19
mai

La recette du dimanche parfait

Je croyais haïr les dimanches.  Je croyais avoir tout vécu des dimanches sordides : la pluie qui tambourine à la porte, le froid qui glace les orteils, la solitude exacerbée, la boulangerie fermée, 7dimanche en grève, du temps oùsque j'écrivais pour eux.  Mais je n'avais rien vécu.

Car le dimanche sordide, ça y est, je l'ai vécu.

Tout commence comme un conte de fées.  Le soleil brille, les oiseaux chantent, la journée s'annonce radieuse.  Je me fais belle comme un cœur (un gros cœur bien gras bien rond bien lourd, mais un cœur tout de même), je mets ma petite robe achetée pour ma big soirée de luxe et jamais mise, mes nouvelles chaussures à talons qui me font un mal de chien que c'est pas possible de créer de tels instruments de torture au 21e siècle, et je m'en vais vers mon destin.

Un repas festif, tel est mon destin en ce dimanche qui commence comme un conte de fées.

Dès mon arrivée, mon destin bascule.  J'ai droit à la réflexion qui tue « ne le prends pas mal, mais, Anaïs chériiiie, mais ce ... te vieillit ».  Je n'ai pas compris ce qui me donne un look troisième âge, je n'insiste pas et hoche la tête.  Je me sens rougir jusqu'à la pointe des ongles. 

L'enfer commence.

Keski me vieillit comme ça ?  J'en suis à un âge où je commence à craindre l'arrivée du premier cheveu blanc, à surveiller mes ridules qui deviennent lentement (mais inexorablement) des cratères.  Alors si quelque chose me vieillit, je dois savoir quoi.  Mes cheveux ?  Ma nouvelle robe ?  Mes chaussures de torture ?  Mes jambes rasées mais néanmoins style grenouille famélique ?  Mon bide rasé mais néanmoins omniprésent ?  Pas moyen d'oublier cette petite réflexion.  J'ai la rancune tenace.  Bien envie de rayer cette personne de ma vie, non mais, on ne critique pas Anaïs impunément.

L'enfer continue.

Je suis entourée de couples.  Couples heureux ou malheureux, qu'importe, ça donne un amalgame de binomes.  Et moi.  Seule.  Apéritif.  « A nos amours », s'écrie l'un des convives, tendant son verre vers les autres.  Puis il me regarde, l'air anxieux, comme s'il avait dit une bêtise.  Et d'ajouter « Enfin toi, ça sera pour cette année, ça va de soi ».  Ben voyons.  Je rougis jusqu'à la racine non blanchie de mes cheveux.  Parce qu'ils me connaissent tous depuis longtemps.  Et ils ne m'ont quasi jamais vue en compagnie masculine (keske j'en peux moi, si les hommes me larguent avant les réceptions, les réveillons, la Saint-Valentin et tutti quanti).

L'enfer persiste et signe.

Les discussions vont train, quand soudain, me voilà à nouveau au centre des débats : « Quand Anaïs va-t-elle nous présenter un petit fiancé ?  Hein ?  Quand ?  Allez, Anaïs ?  Tu ne nous caches rien ?  Quand est-ce qu'on verra ton chéri ? »  Et que j'en remette une couche, et que j'insiste lourdement.    Moi, je suis plus rouge que rouge, je suis quasiment bordeaux.  Je sais que si je réagis agressivement, je vais avoir droit à « m'enfin on rigoooooooooooooooole » ou à «  c'est passqu'on s'inquiète pour toi, on veut juste ton bonheur » ou enfin à « ouch sois pas si susceptiiiiip', on comprend que tu sois seule, avec un tel caractère »...  Et la bouche est bouclée.

Alors je bois.  Pour oublier tout ça.  Pour tenir durant plusieurs heures.  Pour tenter d'être de bonne humeur.

Et je suis au milieu d'eux.  Je suis entourée de gens qui m'apprécient, mais le manifestent tellement mal.  Et je me sens seule.  Plus seule qu'au pire moment de mes instants de solitude.  Me sentir seule chez moi, lorsque je suis effectivement seule, ça m'arrive.  Pas très souvent.  Mais il n'y a rien de pire que de ressentir cette si profonde solitude qu'en étant au milieu de tellement de gens.  Une énorme envie de me réfugier dans des bras aimés et aimants.  Tout simplement.  Et eux, ils ne le voient pas.  Ils ne réalisent pas l'impact de leurs mots sur moi.  Il me faudra du temps, énormément de temps, pour oublier cette journée, que tous ont qualifié de merveilleuse.  Et qui me laisse un goût d'acidité en bouche.

L'enfer est toujours là.

06:45 Écrit par Anaïs dans Anaïs tremble d'effroi | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

11
mai

Chronique d’une mort annoncée

Les mots sont tombés très tôt ce 31 mars : « c'est pour aujourd'hui, c'est la fin, venez ».  Le cerveau est déjà parti, ont-ils dit.  Reste le corps.  Rien que le corps.  Comme s'il fallait mourir deux fois.  Etrangement, je n'avais pas compris jusqu'à ce jour, pourquoi les gens usaient de subterfuges pour parler de la mort (il est parti, c'est fini, il s'en est allé, il nous a quittés, c'est terminé).  Aujourd'hui, je comprends enfin.

C'est l'aube et les portes de l'USI s'ouvrent.  En dehors des heures d'ouverture, si strictes.  A circonstances exceptionnelles, ouverture exceptionnelle. 

J'ai l'impression que ça fait des siècles que je visite ce service glacial et inhumain, jour après jour après jour après jour.  Cinq jours seulement.  Cinq siècles, dans mon esprit.

La chambre est pleine de soleil.  La journée va être printanière.  Estivale, même.  Je me demande si c'est mieux de mourir sous le soleil ou sous la pluie ?  Question idiote.

Et l'attente commence. 

Elle durera quinze heures.

Le personnel, soudainement devenu humain, nous a préparé chaises et café. 

Et j'attends.  J'attends quoi ?  Difficile à dire.  Un miracle qui ne viendra pas.  Que le temps passe.  Qu'arrive la mort, pourtant si peu souhaitée.  Paradoxe de ce genre de situation : être là, durant des heures, à attendre un événement qu'on voudrait éviter à tout prix.  Mais être là.  C'est important.

Le temps ne passe pas vite.  Les bips stridents du moniteur me font sursauter.  Des noms apparaissent sans cesse : ceux des autres patients en alerte.  Irrespect total de la confidentialité qui fait que je connais tous les compagnons du service, du moins leur nom.  Et même un peu leurs pathologies, à force de voir surgir ces alertes incessantes.  Je ne quitte plus ce moniteur des yeux, ça vire à l'obsession.

Le soleil est toujours là, fidèle compagnon.

J'ai faim.  Est-ce normal d'avoir faim en de telles circonstances ?  Mon estomac a faim.  Mon cerveau pas trop.  Mais mon estomac continue son petit bonhomme de chemin, et j'ai faim.  Tout cela sans quitter le moniteur des yeux.  C'est irréel.  Totalement irréel.  Comme un mauvais rêve dont je vais me réveiller.

Je scrute encore et encore ce fameux moniteur.  Seules coupures de cette journée hors du temps : les pauses pipis.  Pas de bol, les toilettes sont en dehors du service, lequel est fermé par une porte ornée d'une sonnette.  Bol absolu, un problème technique a bloqué les portes.  A toute chose malheur est bon, dit-on.  bof. 

Pour changer du moniteur, je me lance dans la contemplation d'une poche à urine, vide, qui traîne dans un coin de la chambre.  Fou comme c'est complexe ce genre de matos.  Gradué de toutes parts.  Au millilitre près.  Ça c'est du bon matos ma bonne dame.  Et je passe mon temps à compter les graduations.

Puis j'analyse le moniteur.

Puis je compte les vis du lit.  Je les compte et les recompte.  Y'en a cinq, puis quatre.  Cinq, puis quatre.  Cinq, puis quatre.

Retour sur le moniteur.

Pause pipi.  Le soleil est là.  Le moniteur continue ses bips. 

L'air conditionné fait des siennes et nous envoie une pluie de « nounous ».  De peluches.  Pas des ours en peluches, non, des peluches grisâtres.  De la poussière accumulée depuis des années, qui retombe en fine neige.  Il neige dans cette chambre ensoleillée.

A intervalles régulières, les infirmières viennent faire leur boulot.  Je les sens mal à l'aise.  Elles posent leurs gestes techniques, sans oser regarder ailleurs.  Notre présence est étrange pour elles, habituées à leurs deux fois une demi-heure de visites par jour. 

Le soleil est maintenant totalement entré dans la chambre.  Il se mêle à la neige qui tombe encore.  Ça semble magique, écrit comme ça.  Ce n'est pas magique.

Les heures passent.  Attente.  Compter les vis.  Analyser la poche à urine.  Boire un verre d'eau.  Pipi.  Regarder encore et encore ce moniteur.  Rire, parfois.  Manger, un peu.  Penser, en permanence.  Regretter, déjà.  Espérer un miracle, ben quoi, les miracles sont censés arriver quand il n'y a plus aucun espoir non ?

Le soleil est parti se coucher.  Les infirmières de jour aussi.  Celles de nuit les ont remplacées.  Le moniteur s'est stabilisé.  Au point qu'on pourrait penser que l'horloge s'est arrêtée à tout jamais, que nous sommes hors du temps.  Que tout s'est arrêté.  Que ce n'est pas la vraie vie.  Que je vais me réveiller.  Qu'il va se réveiller et se moquer : « je vous ai bien eus, poisson d'avril, allez, on va boire un coup à ma santé ».

Puis, après ces quinze heures presque figées, tout se précipite.  Pourquoi ?  Impossible à savoir.  Pas par une volonté divine en tout cas.  Une simple volonté médicale, un peu comme on provoque un accouchement pour partir à l'heure en week-end à Deauville.  Un ordre donné pour une raison inconnue.  Pour avoir la paix.  Ça a assez duré.  Il est temps d'en finir.  Doses de médicaments décuplées, dose létale ça s'appelle, et en une demi-heure à peine, le moniteur s'affole.  Puis il se tait.  Pas de « tuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu » comme dans les séries américaines.  Rien qu'un silence.  Et un respirateur qui continue à bosser, envers et contre tout, malgré la mort, parce qu'une infirmière n'a même pas songé à l'arrêter... 

Il est 23 heures 50 ce 31 mars.  Le médecin ne passera qu'après minuit. Déclarer le décès, comme on dit.  1er avril. 

Et moi, de me demander : mourir sur deux jours, est-ce mourir deux fois ?

Tout est fini.  Tout commence.  Le pire commence.

 

06:45 Écrit par Anaïs dans Anaïs tremble d'effroi | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

5
mai

Le TEC et moi, encore une histoire de poupée vaudou

Ce matin, je pars d'humeur joyeuse, telle Perrette et son pot à lait, pour prendre mon bus.

Il ne pleut pas.

J'ai dans mon cabas « Tentation », le volume 2 de la saga « Fascination » et dans les oreilles la BOF de Twilight-Fascination.

De quoi me mettre dans un état second et vampiresque durant tout mon trajet.

Que du bonheur.

C'est, en outre, la première fois que je ressors mon lecteur MP3, depuis presque un an, peut-être plus.

J'ai été, durant des mois, adepte de la musique dans le bus, histoire de me couper du monde.  Puis j'ai abandonné, pour me plonger plutôt dans la lecture de tous ces livres dont je vous parle.  Passque pour moi, musique et lecture sont incompatibles.  Totalement incompatibles.  Pour lire, il me faut du calme.  Ou le brouhaha du bus, que je supporte allègrement.

Mais combiner livre et BOF de la même histoire, ça c'est une expérience que je voulais tenter.

Donc je tente.

Je m'installe tout au fond du bus, exceptionnellement, passque je préfère de loin être devant, mais une mamy qui est toujours dans ce bus fait toujours exprès d'occuper deux sièges qui se font face : un pour elle, un pour son sac.  Garce infecte.  Egoïste.  Bref chuis au fond.  Je m'affale sur deux sièges (que personne ne me traite de garce infecte égoïste, je fais ça car il reste plein de places au fond), j'installe mes deux sacs, je branche la musique, je sors le livre et j'enlève mon écharpe, car l'ambiance est similaire à celle d'un sauna, comme d'habitude (je ne comprendrai jamais pourquoi les chauffeurs de bus sont incapables de réguler la température qui y règne, nous laissant systématiquement le choix entre sauna ou igloo).

Je suis bien.

Je réalise que je suis bien, avec cette musique agréable, cette lecture agréable, et le ronron rassurant du moteur sous moi.

Soudain, le chauffeur quitte sa place, murmure quelques mots inaudibles pour moi, vu la musique qui résonne dans mes oreilles.  Tout le monde se lève (pour Danette) et commence à descendre du bus.

Argh.  Keskispasse ?

Je suis le mouvement, en bon mouton de panurge que je suis, sans rien comprendre.

Je remets dare-dare mon écharpe, je range dare-dare mon livre, j'enlève dare-dare les écouteurs de mes pavillons et je sors dare-dare du bus, pour entendre le chauffeur expliquer à un autre bus qui passait par là, et qui, tel le Carpathia pour le Titanic, a accepté de recueillir les naufragés que nous sommes : « ma courroie est cassée ».

Oh.  Bon.  Soit.

Le drame n'est pas dramatiquement dramatique, puisque nous voilà sauvés et notre trajet n'a pris que deux-trois minutes de retard.

Ce qui est dramatiquement dramatique, cependant, c'est la fréquence de ces pannes lorsque je suis présente dans le mastodonte, oups, le véhicule.

Il y a quelques semaines à peine, j'ai déjà dû descendre du bus because panne, à un arrêt de la gare de Namur (gare de Namur, bonjour, toutes nos lignes sont occupées...).

La semaine dernière, mon bus a mis plus de cinq minutes à redémarrer, dans des bruits de tuberculeux en fin de vie.  Il a pu quitter son arrêt, mais j'ai craint le pire pour son avenir professionnel.

Cette semaine, un chauffeur a dû sortir à quatre reprises et se diriger vers l'arrière du bus pour y faire des manipulations mystérieuses.  Le fait que je sois arrivée à bon port relève du miracle.

Cette semaine encore, trois bus ont émis des bruits stridents durant tout le trajet, signe évident d'une maladie chronique ou aigue (chuis pas graduée en bus moi hein ma bonne Dame).

Alors, est-ce moi qui porte malheur à la flotte de bus que je fréquente ?  Ou tous les véhicules sont-ils dans le même état, que ce soit à Namur ou à Liège, Charleroi ou autres villes desservies par la TEC ?

Passque je le jure sur mon rat ma vie et mon blog, je n'ai pas de « mini bus-vaudou » chez moi.  Juré craché.

 

06:00 Écrit par Anaïs dans Anaïs tremble d'effroi | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

22
mar

Le sida ne passera pas par moi

Tout est dans le titre, pour une fois, je trouve que c'est un chouette slogan, librement inspiré du titre de mon blog.  Non ?

On en apprend beaucoup sur cette maladie ces jours-ci :

- que dans je ne sais plus quel petit pays d'Afrique, la moitié de la population est infectée et se voile totalement la face.  Keskon peut faire ?

- qu'en moyenne, six mois après l'annonce du diagnostic, en France, le malade perd son emploi

- que le vaccin, ben il est pas encore là, qu'on se le dise

15:25 Écrit par Anaïs dans Anaïs tremble d'effroi | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

20
mar

Mon Grey’s Anatomy à moi

Nonobstant (argh, ça fait du bien de le placer celui-là) mes soins quotidiens d'asthmatique, j'ai aussi chaque année mon petit contrôle bronchioli-pneumolo-stomacal.

Par Docteur Mamour himself.  

Après une flopée d'examens tous plus abominables les uns que les autres « souffleeeeeeeeeeeez fort, respireeeeeeeeeeeeeeeeez, NE respirez PLUUUUUUUUUUUUUUS, faites le petit chien, bloooooooooooooquez l'air », le tout à de nombreuses reprises, passque j'atteins pas le cap fatidique des 90 % (90 % de quoi, je l'ignore, on s'en moque, je n'atteins pas je n'atteins pas, le mal est fait), la faute à mes parents qui ont fumé toute mon enfance et ont ainsi bousillé la vie de 10 % de mes pôôôôvres poumons déjà encrassés, bref après tout ça, je rencontre enfin l'objet de tous mes fantasmes.

Docteur Mamour.  Le mien.  Aussi beau que celui de Grey's Anatomy.  Quasi plus beau.  Beau comme un dieu.  Gentil comme le Prince, serviable comme Cendrillon, drôle comme Gus.  Je sais je sais, je suis fort dans les contes de fées pour le moment.  Donc un médecin beau-gentil-serviable-drôle, j'appelle ça Docteur Mamour.

Il prend des nouvelles de ma langue maintenant mondialement célèbre (rappelez-vous, elle fut prise en photo et diffusée aux quatre coins du globe  - comment peut-il y avoir quatre coins sur une grosse balle bleue, je l'ignore encore).

Il analyse ensuite les résultats des tests décrits ci-dessus.

Puis, le verdict tombe.

Dramatiquement dramatique.

Implacablement implacable.

Sinistrement sinistre.

Définitivement définitif.

Désespérément désespérant.

TOUT VA BIEN !

Tout va très bien.  « Reviens dans dix-huit mois ».

Aaaaaaaaaaaaaaaargh.  Huit mois.  Je vais mourir, me liquéfier d'amour, me consumer de solitude, souffrir d'un manque extrême et caractérisé.

Comme s'il décelait mon désarroi, il ajoute « j'ai toujours beaucoup de plaisir à te voir, mais il va falloir attendre ».  C'est un signe non, hein que c'est un signe.  C'est une déclaration non, hein que c'est une déclaration.

Troublée par cet amour naissant entre nous (et surtout par un besoin très très pressant), je m'en vais, oubliant de passer à la caisse.

Combien de temps avant l'exploit d'huissier ?

Illu de Titoun

souris+gus

 

06:30 Écrit par Anaïs dans Anaïs tremble d'effroi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |