24
aoû

Scènes d’une terrasse quotidienne

Quand le soleil a rendez-vous avec la lune, au crépuscule, les humains se dirigent vers les terrasses.

Et le spectacle commence.

Elle est rouge, rouge, rouge.  J'ignore si c'est la colère ou le soleil qui l'a rendue si pivoine.  Elle gesticule.  Elle parle fort.  Avec la bouche.  Et avec les mains.  Je ne parviens pas à m'en détacher.  Pourquoi ne suis-je invisible, pour aller écouter ce qui la rend si nerveuse.  Elle continue à vociférer.  Son interlocutrice écoute calmement.  Ne parvient pas à en placer une.  Elle est toujours aussi rouge.  Ça doit être le soleil.  Si c'était la nervosité, elle aurait déjà été transportée à l'hôpital pour crise d'hystérie foudroyante.

Il arrive, sans faire de bruit.  Il n'est pas seul.  Il tient dans ses bras une petite boule de poils ridicule.  Un chien.  Un truc papillon je crois.  Avec des oreilles démesurées, rousses, d'où dépassent des touffes de poils.  Sa démarche est féminine.  Il dépose délicatement le chien sur ses genoux.  Se commande un café.  Partage son biscuit avec son protégé.  Je ne parviens pas à m'en détacher.  Il lui parle sans arrêt.  Lui donne des tas de bisous sur la tête.  Une fois le café bu, il reprend l'animal dans ses bras et s'en va.  Le tout aura duré cinq minutes, pas plus.  Dans la voiture, il installe le chien sur le siège passager.  Continue à lui parler, se penche vers lui, rit.  Il l'aime.  A la folie.

Ils sont minces et beaux.  Et jeunes.  Et classe.  Joliment habillés.  Ils ne doivent pas se connaître énormément.  Les questions fusent « tu as des frères et sœurs ? et tes parents, ils font quoi ? ta sœur te ressemble ? »  Ils parlent beaucoup.  Je me prends à imaginer qu'il s'agit d'une rencontre faite sur internet.  Ils s'en vont.  Ils vont bien ensemble.  Puisse cette rencontre les faire tomber amoureux.

11
aoû

Scènes d’une soirée quotidienne

Une terrasse.

Un transat.

Un coucher de soleil.

Un livre.

Eventuellement, un chtit truc à manger, un chtit truc à boire.

Et moi.

Confortablement installée (enfin ça c'est pour que la scène vous semble parfaite, passqu'en réalité, moi y'en a être vautrée sur un transat défoncé, blanc à l'origine mais devenu d'un gris sale avec le temps, avec les fesses qui reposent sur une barre de fer vachement inconfortable - comme ça vous savez tout).

Le ciel est encore bleu.  Un bleu qui fonce petit à petit.

La brise est légère.

Le silence est presque totalement ... silencieux.

Au loin, une famille s'amuse dans une piscine.  La chaleur est etlle que je les rejoindrais bien, là,de suite, pour un petit plongeon rafraîchissant.

Soudain, une bande d'oies sauvages passent au-dessus de moi.  Phénomène habituel, mais ce qui l'est moins, c'est qu'elles sont anormalement basses, cette fois.  C'est beau.  Qu'y a-t-il de plus beau qu'un « V » d'oies sauvages qui crient leur joie durant quelques secondes ?

A quelques mètres, un gros bourdon se délecte de mes fleurs de clématites.

Tout près, une guêpe s'abreuve dans mon « étang », un demi-tonneau où croissent, dans une eau semi-putride, diverses plantes aquatiques et où ne croasse pas, malgré mes tentatives, la moindre grenouille.

Pas loin, une odeur de barbecue.  Que préparent-ils ?  Agneau ?  Bœuf ?  Saumon ?  Scampi ?  Patates ou taboulé ?  Salade ou tomates ?  Qui attendent-ils ?  Famille ?  Amis ?  Collègues ?  Ou un simple petit repas en amoureux ?  Hey, si t'es brun, ténébreux et célibataire, tu partages ta brochette ?  (J'avais écrit « ta saucisse », mais le double sens que vous y trouverez sans doute, bande de petits obsédés, m'a fait changer...)

Au-dessus de moi se pose un tout petit oiseau.  Un ploc étrange me fait tourner la tête.  Cette sale bestiole a « chité » sur mon coussin de transat.  Dingue comme une si petite chose peut faire une si grosse dégoulinade colorée.  Je savoure ma chance : il aurait pu viser ma tête, qui était à quelques centimètres à peine.

Le ciel est maintenant bleu marine.

Les oiseaux se sont tus.

Les zébrés sont allés se coucher.

Il fait totalement silencieux.

Seule la lune me tient compagnie.  Presque pleine. 

Moment de quiétude totale. 

J'abandonne mon livre, il fait trop sombre pour en continuer la lecture.

Je somnole légèrement, jusqu'à ce qu'un frisson me réveille.

Je me blottis sous un plaid, et je continue mon bout de nuit durant quelques heures, jusqu'à ce qu'un moustique (enfin une moustique) affamé(e) me confonde avec un casse-croûte.

Je quitte alors le transat inconfortable pour continuer ma nuit dans mon lit douillet.

14
jui

Scènes d'un mastodonte quotidien

C'est toujours les mêmes dans ce bus.  Toujours.

Ceux du matin.

Ces femmes qui parlent beaucoup.  Aujourd'hui elles parlent félins.  Les chatons sont nés.  Mignons mais qu'en faire ?  J'ai envie d'intervenir, je supporte pas ces gens qui font des « bébés » et n'assument pas ensuite.  La pilule c'est pas fait pour les chiens.  Enfin si.  Pour les chiens.  Et pour les chats.

Ces gens qui sont plongés dans leur musique, vive les lecteurs MP3.  Coupés du monde ou presque.  Ils nous offrent leur monde, tant la musique résonne d'un siège à l'autre.

Ce chauffeur pas toujours de bonne humeur, et celui-là qui semble adorer ça, celle-ci qui est sans cesse en retard (ah les femmes), et ce dernier, l'air bourru, mais si gentil pourtant.

Cette maman qui l'an dernier montait avec sa fillette dans une poussette.  Il y a six mois, la fillette lui tenait la main.  Actuellement, la fillette marche seule, tandis que maman pousse la petite sœur.  Les mois passent et les vies évoluent.

Cette enfant qui n'est plus vraiment une enfant, mais qui restera à tout jamais une enfant (suis-je claire ?), avec son papa, et avec sa maman.  Elle est si heureuse de vivre.  Elle sourit à la vie, en permanence, ignorant les bouchons, l'heure matinale, la vie qui passe.

Cette femme qui descend après moi.  Elle marche difficilement.  Et chaque matin, je me demande où elle va.  Chaque matin.  Je ne le saurai sans doute jamais.

Ceux du soir.

Ces jeunes un peu bruyants, ravis d'avoir enfin fini leur journée d'école.

Ce prêtre, habillé d'une longue robe noire, toujours la même, plus très fraîche.  Elle a vécu.

Cet homme avec un chapeau.  Ça se remarque, un homme avec un chapeau.  Il est tellement grand que même sans le chapeau, il serait remarquable.  Mais il y a le chapeau.

Ce chien qui promène cette femme.  Un lévrier.  Au fil des saisons, il est nu ou habillé.  Frileux, le lévrier.  Et peureux.  Il a peur de tout et m'émeut énormément.

Ce chauffeur qui attend la fin de sa journée, pour retrouver je ne sais qui, amoureuse, mère, père, femme, enfants.  Ou personne, juste son téléviseur, comme moi.

Cette petite vieille qui se dit que demain, elle ne prendra plus le bus à cette heure.  Trop de monde.  Mais demain, elle aura oublié.  Et demain, elle prendra le bus à la même heure.

Et cette femme qui s'assied toujours à la même place, du moins quand elle est libre.  Derrière le chauffeur.  Bien installée.  Un livre entre les mains.  Toujours.

Cette femme, c'est moi.

 

10
jui

Dans la file

Hier donc, je vous contais combien j'étais révoltée de devoir voter chaque fois dans le (presque) unique bureau bourré massacre à toute heure du jour et de la nuit (enfin entre 8 et 13 heures, of course).

Je concluais cependant en admettant que faire la file un jour d'élection se révèle finalement un moment passionnant.

Morceaux choisis.

Le ciel est sombre en ce jour d'élection.  Aussi sombre que ma cervelle, qui n'a toujours pas fait son choix : pour qui vais-je voter ?  J'y connais rien, j'ai pas analysé les programmes des partis, ça m'intéresse pas, j'y crois pas, ça me saoule de devoir me lever me brosser les dents me laver me coiffer m'habiller pour aller voter.  Et puis les rouch', j'en entends parler uniquement quand y'a des scandales et des dépenses inutiles.  Et les bleus, c'est pour les très riches non ?  Et les verts, me font peur avec leurs taxes.  Et le FN, je m'en méfie comme de Hitler.  Et les chrétiens devenus humanistes, j'ai rien à dire sur eux mais m'inspirent pas confiance.  Bref, c'est le casse-tête.  Mais je veux pas voter blanc, histoire que ça aille pas à la majorité. STOOOOOOOOOP.  Foncez pas sur les commentaires, je rigooooole, je SAIS que ça va pas à la majorité, que c'est une rumeur, une légende urbaine comme on dit.

Bref, tout en marchant vers le bureau de vote, je pèse le pour et le contre.  Et j'observe le va-et-vient étrange pour un dimanche matin aussi triste qu'un nuage perdu dans le ciel (et ce dimanche, c'est pas le cas, ce sont des troupeaux de nuages auxquels j'ai droit).

Une petite vieille dame aux cheveux tout blancs marche d'un bon pas.  Elle a mis ses beaux habits.  Ses habits du dimanche.  Ses habits d'élection.  Elle porte son sac noir vernis, aussi.  Son beau sac du dimanche.

Un couple, bras dessus bras dessous, discute joyeusement.  De quoi, je l'ignore.  De leur choix de vote, du petit déj qu'ils vont ensuite s'offrir, au lit, tant qu'à faire.  Du repas familial dominical traditionnel qui suivra, où papy lancera, comme à chaque dimanche électoral, un débat sur « qui a voté pour qui ».

Une famille se rend aux urnes.  Et ça me rappelle le bon vieux temps.  Le temps oùsque j'étais gosse.  Le temps oùsque j'accompagnais mon pôpa dans l'isoloir.  Oùsqu'il m'expliquait comment ske ça fonctionnait.  Le gros crayon rouge.  Ma fierté de môme d'avoir pu l'accompagner.  Tiens, dans une semaine... la fête des pôpas.  Emmenez vos gosses aux urnes, ils adorent ça.

Au loin, je repère mon bureau.  Et la file.  Comme d'habitude (Claude François).  Moins pire que la dernière fois, semble-t-il.  Mais pire que devant les autres bureaux.  Je m'installe.  Je sors ma convocation, ma carte d'identité (sale tronche, sur cette nouvelle carte électronique, moins pire que sur l'ancienne, mais sale tronche quand même, sacrebleu).

Les gens sont étonnamment silencieux.  On est pourtant tous du même quartier.  On a finalement quasi tous des noms de famille commençant par des lettres voisines.  Voisins.  Patronymes voisins. Ça devrait rapprocher non ?  Non.

Un charmant jeune homme est rejoint par sa chérie.  Elle a déjà voté, ailleurs (quand je vous disais qu'ailleurs y'avait pas de files, en voici la preuve). Elle annonce à son chéri qu'elle l'attend là, devant.  Regards amoureux.

La file avance.  J'observe la paperasse épinglée à l'entrée : règlement, loi, amendes, numéro du bureau, premier nom de la liste, dernier nom. 

Devant moi, une femme s'impatiente.  Son tour vient.  Et c'est le drame.  Elle n'est pas au bon bureau.  Et refuse d'aller ailleurs.  De refaire la file.  « Déjà qu'elle n'en a rien à foutre des élections (sic), elle va pas encore attendre, titchu ».  Elle s'énerve, tandis que le président du bureau lui explique qu'elle peut pas voter là.  Il devrait lui préciser que le nombre de bulletins est compté, qu'elle doit aller là oùsqu'on l'attend, mais je doute qu'elle comprenne, tellement elle est énervée.  Pas s'énerver ainsi un dimanche, c'est mauvais pour le cœur.  Elle quitte les lieux non sans vociférer encore et encore.  Tout le monde rit, ça détend l'atmosphère.

Elle est sympa, l'atmosphère, dans mon bureau.  J'entends tout le monde rire sans cesse.  Ça donnerait presque envie d'être (encore) assesseur.  D'autant que le président, mmmmmh, le président... il est craquant comme un magnum chocolat noir.  J'aime pas les magnums, je dois dire, pas du tout, mais quand on mord dedans, ça craque, voilà tout.  Je craque encore plus lorsqu'il saisit ma carte d'identité (avec mon abominable tronche, mais soit).  Dieu, pourquoi n'ai-je pas été convoquée comme assesseur, hein, mon Dieu, vilain Dieu pas gentil.  Ce président, c'est l'homme de ma vie, qu'on se le dise (et dites-le à vos amis présidents dans le namurois, on sait jamais...).

J'entre dans l'isoloir.  Gros problème avec mon énoooorme sac qui empêche le rideau de se fermer.  Je me débats longuement afin de parvenir à m'isoler convenablement, sait-on jamais que des espions invisibles tenteraient de voir pour qui je vote.

Je m'isole, je noircis mes cases au crayon rouge (ça devrait s'appeler rougir une case non ?)

Puis je rentre chez moi, après avoir croisé deux collègues et voisines... le monde est petit ma bonne Dame.

Surprise par la pluie, j'arrive détrempée dans mon home sweet home, totalement déprimée par ce temps abominable pour un dimanche.  Un dimanche d'élections, qui plus est... je m'affale sur canapé, canapé que je ne quitterai que pour rejoindre mon petit lit.  Dimanche merdique, dimanche soporifique.

Pour qui j'ai voté, me demanderez-vous (ça se fait pas de demander ça, le saviez-vous) ?  Finalement toujours pour le même parti, comme quand j'avais 18 ans et que j'étais si fière d'aller voter pour la première fois de ma vie, que je me sentais enfin grande, enfin une vraie personne digne de pouvoir s'exprimer.  Je lui reste fidèle... envers et contre tout.

2
jui

Scènes d’un long trajet en bus

10 heures.

Le trajet va être long et j'apprécie ça.  Contrairement au train qui propose un paysage plus monotone, un trajet en bus me permet de découvrir un joli paysage, des petits villages.  En plus, il fait soleil.  Que du bonheur.

La première minute de trajet me fait sourire.  Je découvre presqu'immédiatement une maison ornée d'une énorme cigogne portant un bébé.  Quelle jolie façon d'annoncer une naissance à tout qui passe par là, j'en ai presque la « larmaloeil ».

Quelques passagers sont confortablement installés.

Un jeune brun dort dans le fond du bus.

Une belle rousse analyse consciencieusement un livre.

Trois têtes chapeautées ou bonnettées font la causette.

Moi, j'ai Hana Pestle dans les oreilles, je n'entends donc rien.  Je vois juste des lèvres bouger, me permettant d'imaginer tout et n'importe quoi.

La « chauffeuse » est en compagnie d'une amie, et ça cause ferme.  Argh, qu'elle soit un peu attentive, pas envie d'avoir un accident moi.

Nous dépassons un panneau qui indique « bienvenue à Namur ».  Oups.  Or, nous quittons Namur. Ça doit être une blague typiquement namuroise ça.

Je ferme un instant les yeux, laissant le soleil qui fait son apparition chauffer mon visage.  C'est bon.

Je les rouvre pour apercevoir une abeille jaune et noire qui pédale à vive allure à côté du bus.  Elle ne parvient cependant pas à maintenir le rythme et nous la semons.  D'ailleurs elle est jaune et bleue cette abeille, pas jaune et noire.

Dans ce bus-omnibus, tout le monde semble se connaître.  En tout cas, tout le monde se dit au revoir en descendant.  Une convivialité inexistante dans les bus plus « urbains ».

Je me retourne brièvement, pour admirer le dormeur brun.  Il est réveillé et se concentre dans un curage minutieux de son nez.  Ou de ses ongles.  Ou des deux.  Je n'ose trop regarder.

Sur une étendue de gazon, à ma droite, une troupe d'oies sauvages se reposent.  Comme c'est beau.

Un peu plus loin, un cheval galope.

Juste après, la Meuse, enjolivée par le soleil, tente de rejoindre la France plus vite que nous.

Comme c'est beau.

Tiens, une déviation.

Nous nous retrouvons dans un petit village, dont j'admire les maisons en pierre bleue, toujours Hana Pestle dans les pavillons.

Pour rejoindre la rue principale, le bus doit passer au-dessus de rails et patienter.  Sur les rails.  L'angoisse me prend.  Avec mon bol, un train va passer par là et, paf l'Anaïs.  Rien à gauche, rien à droite, le bus s'éloigne du rail et moi je respire enfin.

Nous retrouvons la Meuse.  Je découvre, sur ses berges, des pièges à rats.  Faudra pas que j'en parle au rat, il serait triste.

La chauffeuse, toujours plongée dans sa conversation, roule de plus en plus vite, clair qu'elle est pressée d'arrivée à destination.

11 heures.  Terminus, tout le monde descend.

Un peu groggy par les remous du bus, je m'extirpe de mon siège.  Le soleil est toujours au rendez-vous.

Je rejoins mon rendez-vous à moi.

La journée s'annonce radieuse.

Elle le sera.