5
nov

Scènes d'un bord de Meuse

En bord de Meuse, j'ai croisé le soleil, qui nous faisait grace de sa présence, huit mois jour pour jour avant l'été.  Pas un pet de nuage, pas un pet de vent, ou presque.  Une douce chaleur bien agréable par cette température totalement automnale, voire hivernale.

En bord de Meuse, j'ai croisé un jeune cygne et son parent, perdus au milieu d'une nuée d'oies blanches affamées, qui m'ont sauté dessus alors que je tentais de photographier les cygnes, ce qui a bien fait rire deux messieurs qui passaient par là, vu mes "mais dégage-toi, va-t-en", et j'en passe.

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En bord de Meuse, j'ai croisé un pont, que j'ai traversé.

En bord de Meuse, j'ai croisé une petite poule d'eau qui profitait du joli temps.

En bord de Meuse, j'ai croisé un jogger.

En bord de Meuse, j'ai croisé un autre jogger.

En bord de Meuse, j'ai croisé un troisième jogger.

En bord de Meuse, j'ai croisé des nuées de joggers, sans doute une classe condamnée aux travaux sportifs forcés.  En short, les pauvres.  Essouflés, les pauvres. 

En bord de Meuse, j'ai croisé une jeune femme qui se tricotait une écharpe.

 

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En bord de Meuse, j'ai croisé un jeune cygne esseulé, même pas bagué.

En bord de Meuse, j'ai croisé un couple de cygnes, que j'ai tenté de faire venir près du jeune, à grands coups de biscuits aux noisettes.  Se sont tous tolérés, mais clair qu'ils zétaient pas de la même famille.

En bord de Meuse, j'ai croisé un couple d'humains, cette fois, avide de soleil, de moments à deux et de cigarettes.

En bord de Meuse, j'ai croisé des chiens qui promenaient leurs maîtres.

En bord de Meuse, j'ai croisé un rat, qui tentait d'emporter un vieux morceau de pain dans son nid.  Attirée par du mouvement sur un mur couvert de lierre, j'ai tourné la tête et suis tombée nez à nez avec lui.  Tout noir et doté de jolis yeux.  Ratatouille version "vrai".  Nous nous sommes dévisagés quelques secondes avant qu'il ne s'enfuie, ne me laissant pas le temps de le photographier, dommage, cette petite tête noire interloquée au milieu du lierre, trop mimi.  Mais je savais qu'il reviendrait.  J'ai enfoncé le vieux morceau de pain dans le lierre, et il est reviendu le chercher.  Tellement vite que j'ai juste entraperçu sa petite tête puis son long corps qui partait à jamais.

En bord de Meuse, j'ai croisé une demi-invitation pour un mariage.

 

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En bord de Meuse, j'ai croisé la jeune femme qui avait migré sur un banc et terminait son tricot.  Ça m'a rappelé ces mini-tricots broches qu'on fabriquait étant mômes, avec deux cures dents et un peu de laine. 

 

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En bord de Meuse, j'ai croisé un chat noir, que j'ai d'abord pris pour un rat.  Un chat à queue double, ou presque.  Un chat téméraire, prêt à sauter sur tout volatile qui passerait à sa portée.  Un chat placide, apeuré par les humains.

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En bord de Meuse, j'ai croisé d'autres chiens qui promenaient d'autres maîtres.

En bord de Meuse, j'ai croisé une péniche.

En bord de Meuse, j'ai croisé mon ombre, qui s'étendait au fur et à mesure que le soleil regagnait son lit.

En bord de Meuse, j’ai croisé le soleil qui s’apprêtait à aller faire dodo, et j’ai fait pareil.

18
sep

Scènes d’un petit air de musique

 

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L’autre jour, je suis installée sur mon transat, mi-soleil mi-ombre, mi-livre mi-sieste, mi-bonheur mi-bonheur.

Soudain.  Un bruit.  Enfin non, pas un bruit.  Une note de musique.  Pas loin.  Tout près.

Euh, un harmonica ?  Euh, non, je dirais plutôt un mélodica.  Ou alors le truc qu’on pousse là, l’instrument en accordéon, mais comment ça s’appelle titchu ?  Allez, le compagnon d’une ex-collègue en joue divinement bien, et Yvette Horner aussi.  Rho purée Anaïs, t’es blonde, tu viens de l’écrire, un accordéon.  Ça doit être un accordéon.  Est-ce un signe d’Alzheimer de chercher ainsi ses mots, docteur ?  Est-ce un autre signe de les retrouver, les écrire, le tout sans en avoir conscience ?

Et l’accordéon accordéonne.

Il accordéonne des airs de mon enfance. 

Frère Jacques, tout d’abord.  Oups, pas dormir, je veux profiter du concert.

Et puis Cadet Roussel, qui a trois maisons, trois enfants, trois jesaisplusquoi.

Et puis le marchand Petrouchka, qui revient nanana, d’or est rempli son sac et il est content nanana, quand ses chevaux fatigués auront bu nanana jusqu’au matin il pourra rire et chanter.

Rhooo, chanter, j’en ai super envie là, du coup.  Me lever, chanter, rejoindre cette source musicale et m’en imprégner.

Ensuite, La bonne aventure, tiens ça je connais pas, mais les paroles me tentent « si vous avez des bonbons, je saurai bien les manger ».

Et une autre connue,  Stewbold, le cheval blanc, triiiiiiiiiiiiiiiiste.

Enfin, Ecoutez cette histoire que l’on m’a racontée, du fond de ma mémoire je vais vous la conter… c’est pas le petit âne gris ça ?

C’est tellement agréable, ce concert improvisé.  Concert et chants.  Car la musique laisse parfois la place à une petite voix.

Je jette alors un œil vers l’endroit d’où sortent ces jolies notes.  Un enfant.  Un jeune enfant. Et un autre enfant.  Plusieurs enfants, qui chantent, qui jouent de la musique.

Comme quoi, d’une génération à l’autre, ce sont toujours les mêmes airs qu’on aime jouer…

5
sep

Scènes d'une brocante quotidienne… euh non, hebdomadaire

8 h.  Le réveil sonne.  Un dimanche.  Rhaaaaaaaaaaaaaa.  Heureusement, le soleil me souhaite la bienvenue.  Une bonne douche, puis je pars à la chasse au 7mag. Ben oui, premier dimanche du mois, ma chronique et mon horoscope décallé, qu’on se le dise.

8h50.  je suis fin prête pour l’arrivée du ptit nouveau chez moi.  Le ptit nouveau ?  Le dessin d’une orchidée framboise qui va m’être livré incessamment sous peu.  Chuis impatiente.

9h10. Le voilàààààààààà…   Enfin les voilà.  Bonjour bonjour, bisou bisou.  Opération « installons un dessin de 80 cm de long dans un cadre de 70 cm de long because l’Anaïs a mal mesuré ».  Trouver une latte ? Mouahaha, drôle de challenge.  Introuvable, mais on se débrouille.  Une fois l’œuvre installée, opération admiration.  Trop choli !  Petit rafraîchissement, petite papote, au revoir au revoir, merci merci, bisous bisous.

10h20.  Nouveaux visiteurs.  Re-rafraîchissements, sur la terrasse cette fois.  Petite papote.  Au revoir au revoir, bisous bisous.

11h45.  Vu que je suis lavée et habillée, miracle à cette heure un dimanche, je décide d’aller faire un tour à la brocante.

11h55.  Je rencontre une connaissance dès mes premières secondes sur la brocante.  Dialogue :

Moi "Fait beau hein ?" 

"Oui, bof, pas tellement, fait encore frisquet".

"T'as trouvé de jolies choses ?" 

"Nan, y'a jamais rien sur les brocantes, c'est jsute une sortie". 

Pour peu, je serais déprimée d’entendre tout ça.  Chais pas, mais moi, chuis de bonne humeur.  Le soleil est bon.  La brocante réserve souvent de jolies surprises.  Je vous la vie en rose, pourtant j’ai pas abusé de substances toxiques, je le jure.

12h.  Je repère un joli gilet.  Je résiste, j’ai pas besoin d’un gilet.

12h15.  Les odeurs pestilentielles rodent sur la brocante : odeurs transpiration, odeur de pas lavé, odeur de cuisson refroidie, voire le tout en un pour le même prix.

12h20.  Y’a foule à cette heure.  Je tente d’éviter des enfants qui squattent un stand et me ramasse une poussette sur mollet. Je ne bronche pas, je sens que je vais me ramasser une floppée d’injures.  Les gens sont pas de bonne humeur, sur la brocante.

12h25. Attaque de guêpe.  Mais keskelles ont toutes après moi cette année ? Y’en a marre.

12h30.  Je reçois un Fanta zéro gratos.  Trop cool.

12h35.  Je dégotte un livre à mourir de rire sur les fiançailles et le mariage.  Parution en 1970, j’étais même pas née.  Ça promet.

12h37.  Un petit roman sympa au titre de circonstance (Elodie la brocante), un Van Cauwelaert et un Evelyne Kazan plus tard, j’entame le retour de la brocante, après l’aller.  Ben oui, y’a deux côtés hein.

12h40.  Retour à mon point de départ, non sans avoir été revoir le gilet joli.  Mais j’ai pas besoin d’un gilet, je continue à résister.  Comme j’ai résisté à ces deux éphélants tellement mignons mignons.  Ça aurait pris la poussière, moi je suis dans une phase je range je jette, c’est pas pour racheter du brol, même si je les aimais ces éphélants…

12h45.  J'embarque une canette de Fanta Zéro en plus de la mienne.  Partout sur la brocante, ces canettes vides jonchent le sol.  Les gens me dégoûtent. Je jette les deux canettes dans une poubelle, comme on me l’a appris.

12h50.  Je rentre chez moi.  Déjeuner.  Enfin petit-déjeuner, comme on dit en France.  J'ai faim, là, d'un coup, avec ce fanta zéro tout seul dans l'estomac.  Deux croissants m’attendent, il est vraiment temps de déjeuner.  Dans le voisinage, ça sent déjà le barbecue.  Je me sens bien.  Je m’installe, avec mes croissants et mon lait de soja fraise, sur mon transat, et je savoure.  Mes croissants.  Mon lait de soja fraise.  Et meurtres pour rédemption.

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9
aoû

Scènes d’un retour en enfance…

L’après-midi s’annonce banalement banale.  Un choli coussin est installé sur mon non moins choli transat.  Les petits coraya m’attendent, ainsi qu’une boisson fraîche et « Les âmes vagabondes », dont je suis aussi accro qu’un héroïnomane l’est à sa merde (enfin j’imagine, jamais testé ces horreurs moi).

Je m’avachis lentement, profitant déjà de l’après-midi de repos, farniente, glandouille (synonymes que j’aime tant) qui s’offre à moi.

Le téléphone sonne.

Et me voilà emportée dans l’enfance.  La leur.  La mienne.

Enfance féline.

Deux petits livrés à eux-mêmes et surtout à une mort certaine.  Recueillis, fort heureusement.  Choyés.  Sauvés.  Nourris.  Et moi en train de tenter de leur donner le biberon.  Keske c’est émouvant my god.  Keske je suis nulle.  J’ai en tête le souvenir du bébé girafe nourri dans la ferme célébrités en Afrique.  Super comparaison… Comparaison de taille, oserais-je dire.  Et quelle référence culturelle.  Le girafon se nourrit debout.  Sa nounou est également debout, sur une table.  Le girafon, même petit, est grand, qu’on se le dise.  Le chaton se nourrit couché sur le dos.  Sa nounou s’installe et renverse le petiot, puis lui enfourne la tétine dans le gosier.  J’aimerais pas subir ça, moi qui ai systématiquement la nausée et la gifle facile quand je subis l’abaisse-langue du docteur.  Joli moment que de devoir nourrir ainsi deux chatons.  Ensuite, repu, l’un des deux entame une petite sieste sur mes genoux.  Second joli moment.

Enfance enfantine.

Direction le parc d’attraction de la Citadelle.  Comment s’appelle-t-il déjà ?  Fabiola, dirais-je.  Oui, ça doit être ça.  Toute mon enfance ça.  Même si je n’y reconnais plus grand-chose.  Et de revoir ma grand-mère qui nous y emmenait.  Flash back.  Soleil.  Longue marche sous le soleil.  Raccourci à travers les arbres.  Ça monte ça monte ça monte.  Mais comment faisait-elle pour tenir le coup, à son âge déjà avancé, alors que moi, je me sens déjà incapable de monter à pied à la citadelle à mon jeune âge (bon, chiche, qui tente l’aventure avec moi ?).  Les petits nenfants déguisés sont partout partout partout.  Multicolores.  Grimés.  Casquettés.  Ils nous offrent leur spectacle.  Chant.  Danse.  Magie.  Acrobaties.  « Un oiseau un enfant une fleur-eeee ».  « Il en faut peu pour être heureux, vraiment très peu pour être heureux, il faut se satisfaire du nécessaire ».  « Doubidou, j’voudrais marcher comme vou-ou-ous ».  Soudaine envie de chanter.  Et de danser.

Ça y est l’enfance me rattrape…  je la sens.  Elle est là. Fin du pestacle.  Je croise une amie.  A la sortie.  Regard ahuri de sa part.  Mais kestu fais ici ?  (tout ça rime incroyablement)  Elle me prend pour une perverse.  Pas d’enfant l’Anaïs, alors keskelle fait ici, ma bonne Dame ?  Nan, chuis pas perverse, promis juré craché gerbé (copyright Moustique).  Chuis avec des enfants, promis juré craché gerbé.

Enfance Anaïssienne.

Direction la « discothèque pour mômes ».  Y’a pas de mômes.  Zont déserté les lieux.  Y’a que notre petite bande : quelques adultes, quelques enfants, au milieu d’une salle immense et déserte.  Le pestacle est fini, logique.  Mais nous, on veut s’amuser.

Alors on s’amuse, passque seule l’intention compte, non ?

Une petite séance de hulla hoop avec un hulla hoop qui fonctionne pas.  Naaaan, il fonctionne pas.  Trop petit.  Mal conçu.  Personne peut y parvenir, même pas moi.  J’ai su faire du hulla hoop, dans mon jeune temps.  Je le jure, j’étais plutôt douée.  A l’époque.  Il était orange.

Ensuite, la chaise musicale.  Je veux pas.  J’ai plus l’âge.  Mais on me force.  Pas le choix, je vais pas faire ma tête de cochon mal luné.  Pas grave, m’en fous, je perdrai au premier tour, et basta.  Et vlà l’Anaïs qui se prend au jeu, qui passe le premier tour, puis le second, puis le troisième, le quatrième, le cinquième… et qui gagne.  Et qui se réjouit d’avoir gagné comme si elle était l’unique gagnante de l’euromillions.

Ah, on a une invitée surprise.

Une guêpe.

Cris et hurlements.

Assassinat du bestiau.

Ouf.

Après le hulla hop et la chaise musicale, place à la musique.

Et on choisit ce qu’on veut.  Le pied intégral.

On en profite pour répéter notre petite chorégraphie apprise au camping.  Toujours impossible de retrouver le morceau sur lequel elle se danse.  Zumba zumba hella.  Ou alors yunga yunga holla.  A moins que ce ne soit Vinga vinga halla.  Allez quoi, aidez-moi…  En six temps.  Je deviens une pro.  Mais je regarde mes pieds, encore.  Làààà, voilà, sans regarder, et on sourit à l’assistance.  Je jette quelques regards vers la porte, des fois que boss chéri ou un collègue passerait et me verrait me déhancher. Le ridicule ne tue pas… mais il ridiculise, qu’on se le dise.

Personne en vue, on continue.

Et une petite dose de Macarena, ça je connais.

Nouvelle choré, sur les Black Eyed Peas.  Hé, ça fait que trois ou quatre semaines que je sais qu’ils existent, les Black Eyed Peas.  Alors je me la pète, quand j’entends « I got the feeling », je m’écrie, l’air de rien, « oh les Black Eyed Peas, j’adoooore ».  Et on apprend la choré, d’abord un peu zen, puis qui sombre d’un coup d’un seul dans un truc rythmé tue cœur épuise jambes mouille aisselles.  J’adore.  Je ne maîtrise pas tout, mais j’adore.  Pas moyen de synchroniser pieds et mains, mais j’adore.

Une petite dose de Lady Gaga, une petite dose de Mika, une petite dose de Claude François.  Un peu de tout.

Puis c’est fini, on s’en va, le parc ferme.

Direction la sortie.

Oh, c’est quoi ce joli monsieur tout grimé tout rayé ?  C’est qui ?

C’est un virtuose du diabolo.  Dans tous les sens, le diabolo, et de plus en plus haut dans le ciel tout bleu (ça nous change).  Et je m’émerveille.  Et je plonge encore plus profond dans l’enfance.  Je suis une môme face à un artiste.  En pamoison.  Ce qu’il fait est incroyable.  Puis il nous sort sa balle magique.  Puis ses ballons qu’il transforme en animaux.  J’en veux un.  Mais c’est réservé aux mômes.  Ben oui, mais là, tapie au fond de moi, y’a une toute petite Anaïs de six ans, qui veut un ballon, elle peut ?  Nan, elle peut pas, ou plutôt elle veut pas, passque des mômes, des vrais, arrivent de partout, alors ils ont la priorité.  Et je regarde naître un chien, une coccinelle, une souris, et même un cœur dans lesquels s’embrassent des colombes, rien que ça.  Ma petite bambina (comme disait Lara Fabian) est en extase.  Puis vient le chat.  Difficile à faire, le chat.  Le ballon couine dangereusement, et je m’écrie « ça va péter ».  Et ça pète.  Waw, quééén pouvoir j’ai.  Et notre artiste de me sermonner gentiment, je le déconcentre, j’ai pas confiance en lui, faut que je fasse silence et que j’y croie.  Et notre artiste de recommencer.  Et de nous créer un joli chat tout rose.

C’est la fin cette fois.  La fin de la fin.  La fin d’une après-midi tout sauf banalement banale.

Un dernier petit ballon pour la route.  La fatigue sans doute, il se trompe, confond cœur et chat (logique, les deux sont indissociables).  M’offre le chat fait par erreur.  Refait le coeur.  Tu vois, petite Anaïs, les rêves se réalisent parfois, tu l’as ton ballon.

C’est vraiment la fin, je rentre chez moi, en tenant bien fermement mon ballon, pour ne pas qu’il s’envole.

Faut jamais laisser les ballons s’envoler.

Faut jamais laisser l’enfance s’envoler.

 

Quelques photos souvenirs... et une chtite vidéo pour que vous découvriez le ballon en 3D.

 

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24
jui

Scènes d’un trajet quotidien

Il fait chaud dans ce bus.  Y'a plus de saison.  On ne sait plus comment s'habiller ma Bonne Dame.

Je tâche de suer en silence. 

Silence interrompu par une sonnerie téléphonique.  Et la conversation commence.  Ne devrait-on dispenser quelques cours préalables avant la vente de tout appareil ?  Comment apprendre à répondre discrètement, à parler doucement, à aller à l'essentiel, à raccrocher au plus vite.

Il est des jours où je me gave des discussions téléphoniques que je surprends dans le bus.  N'entendre que des bribes de la conversation ouvre la porte à toutes les supputations.  Elle dit « à tout à l'heure mon chéri ».  Parle-t-elle à son fils qu'elle va retrouver chez la gardienne ?  A son époux qui lui manque ?  A son amant qu'elle croisera pour une brève étreinte ?  A son rat qui l'entend via le répondeur ?

Mais aujourd'hui, pas moyen de me gaver.  Je n'y comprends rien.  Je n'y pige que dalle.  C'est pô du français ça ma bonne Dame.  Dommage, car elle crie tellement que tout le bus en profite.  Je comprends juste un « à tout à l'heure mon chéri ».  Elle traîne une grosse valise.  Repart-elle au pays ?  En vacances ?  Ou simplement chez son amoureux ?  Je perçois une tension dans le bus.  Les passagers sont exaspérés par cette conversation qui dire.  Le chauffeur se retourne à plusieurs eprises.

Et moi j'ai chaud et je continue de suer en silence.

Arrêt.

Montent deux jeunes.  Genre loubard.  Genre racaille, comme on dit en France chez les gens bien pensant.  Je juge immédiatement.  Trop vite.  Car ils entrent et saluent bien poliment le chauffeur.  Chauffeur qui ne répond pas, tout comme il ne m'a pas répondu lorsque je l'ai salué.  Il rappelle sèchement les deux jeunes, exige de revoir les abonnements.  Qui sont faux.  Je n'avais pas jugé trop vite.  Petits loubards va.  Non mais.  Depuis que les chauffeurs ont des commissions sur les rentrées d'argent, ils ont un regain fulgurant de motivation.

J'ai toujours chaud et je sue toujours.

J'arrive à destination.  Enfin.  Un peu de fraîcheur.

Je me pose dans un coin.  J'attends.  Je regarde les voitures qui passent, qui passent, qui passent.  Une fourmilière.

Une voiture est en passe d'être dépassée par un scooter.  Par la droite ou par la gauche, je ne suis pas attentive.  Mon attention est brusquement attirée par le bruit de carrosserie écrasée.  Le scooter a-t-il tenté une queue de poisson ?  L'automobiliste n'a-t-il pas supporté de se faire dépasser par un usager dit « faible » ?   Toujours est-il que la voiture a violemment empêché le scooter de passer, provoquant ce bruit infernal.  Il doit y avoir de la casse.  Le scooter vacille mais reste debout.  Chacun continue sa route.  Ni constat, ni bagarre, ni excuses.  Drôle de vie.  Drôle d'attitudes.

Tout le monde triche, tout le monde râle, tout le monde agresse, tout le monde nargue.

J'ai besoin de noter tout ça.  Je trouve un bic indélébile et ma fiche de paie, en boule dans mon sac.  Mon écriture a une forte odeur.  Une très forte odeur.  Une très très forte odeur.  Et mon bic colle.  Colle fort.  Colle très fort.  J'en décolle un bout de Leerdammer light, arrivé là par je ne sais quel miracle miraculeusement miraculeux.  Keske ça sent le Leerdammer light.  Je macule ma fiche de paie de ma petite écriture serrée illisible.  Au moins, ça peut servir, une fiche de paie.  Sans rien dessus, passque ce mois-ci, ma bonne Dame, j'ai rien gagné.  Ce sont des choses qui arrivent.  Changement d'horaire, changement de salaire.  Rassurez-vous, c'était prévu.  Mais ça fait bizarre.

J'ai fini de noter, je rentre chez moi, en passant par la case cygnes, où les bébés grandissent en beauté. Et calmement.  Sans de disputer.  Sans tricher.  Sans râler.  Agresser.  Narguer.  Quoique... que seraient-ils prêts à faire pour un ver de vase ?

C'était l'ambiance dans ma petite ville de province.

cygnes