7
fév

Ma gourmandise me perdra

Hier, c’était mercredi des cendres, premier jour de carême.  J’imagine que le bon dieu a voulu tester ma dévotion en m’envoyant une épreuve intense : bien commencer mes 40 jours de privation.

Mais je n’ai pas respecté les règles.

Et j’ai donc été punie.  Vilain bon dieu.  D’ailleurs moi j’aime pas les bondieuseries.  Je préfère les macarons.  Ce fut ma perte.

Lorsqu’un lecteur du blog, namurois de son état, m’a signalé qu’il travaillait dans la capitale du macaron, j’ai eu l’idée saugrenue de parler macarons, macarons et encore macarons, puis d’émettre l’idée encore plus saugrenue de, s’il l’acceptait, passer une chtite commande dans un avenir proche.

De fil en aiguille, et parce que la conversation était drôle et agréable, alors que, en général, il me faut six mois, deux semaines et trois jours pour accepter une rencontre, quand je l’accepte, les choses se sont drôlement accélérées, et je me suis retrouvée à commander deux framboises, deux cassis-violette, deux fraise-coquelicot, deux nougat, deux praliné, un pain d’épices et un lait d’amande pour … le soir même.

Voilà comment, emportée par une gourmandise démesurée, on se retrouve, un mercredi des cendres, sur le point de rencontrer un inconnu sans même y avoir réfléchi.  Un coup de folie.  Un coup de péché capital.

Un coup de gourmandise.

La journée s’écoule, puis je rentre et je me prépare pour ma petite soirée originale : tête-à-tête avec un livreur de macarons.  Pour une fois, point de pyjama pilou enfilé dès mon retour dans mon home sweet home, point de glandouille devant la TV, point de somnolence intense dès 18h30 : ce soir, je sors, ma bonne Dame.  

18h50 : chuis prête.  Fin prête.  J’attends.

19h : gros coup de pompe.  A peu de choses près, je m’endormirais.  Mais je lutte.  Il va arriver dans quelques minutes, voire quelques secondes.  J’attends.

19h15.  J’attends.

19h30.  J’attends.

19h45.  J’attends.

20h.  Je n’attends plus.  Il est pas venu.  Il viendra plus.  Je suis d’une humeur de dogue allemand.  J’enfile mon pyjama pilou et je monte me vautrer dans mon lit glacial, pour regarder NCIS, une série à laquelle j’accroche pas.  Soirée de merde.

La gourmandise me perdra.

Selon vous, à partir de combien d’heures de « retard » peut-on considérer qu’on s’est fait poser un lapin ?  

(pas d'image pour illustrer ma mauvaise humeur du jour...)

28
sep

Voyage à l’autre bout de l’enfer (II)

Il est là, il m’attend.  Je le rejoins.

Il a parlé d’aller au resto au resto.  Nous voilà partis dans les méandres de la grande ville.  Il me dit avoir repéré quelques endroits sympas, mais, étrangement, n’en retrouve aucun.  Je suggère un Mac Do, devant lequel nous passons, il me pousse des cris de porc frais (cris d’orfraie) : « ça va pas non, tu mérites mieux ».  Après deux heures de marche sous la pluie, nous nous retrouvons donc à manger un sachet de frites mayo dans un fritkok local.  Le comique de la situation me plait.  Et me plairait d’autant plus s’il revêtait ce petit côté romantique.  Manger des frites en charmante compagnie vaut tous les cinq étoiles du monde.  Mais point de charmante compagnie ici.  Seul le comique de la situation me plait.  Lui, je l’appellerai Gaston, ne me plait pas, mais alors là pas du tout.  Mais les choses sont convenues, c’est une simple sortie amicale.  Tout est clair.  Je regrette d’avoir accepté ce rendez-vous.  Je pressentais que ça serait la catastrophe absolue.

Il pleut, j’ai froid, je suis fatiguée, je ne digère pas mes frites.  La soirée est d’un ennui mortel.

Direction le théâtre.  J’enlève mon manteau.  Sa langue dégringole sur le sol et il s’exclame, en voyant ma tenue somme toute d’une banalité à faire peur,  « oooh laaaa laaaa » (my god qu’elle est sexyyyyy). Je pense « oooh laaaa laaaa » (dans quelle guêpier je me suis fourrée).  Les places sont situées derrière un pilier, on ne voit pas la scène, là-haut, au 53e balcon.  Ici aussi, la situation est d’un comique.  Petit coup de chance, on nous rétrograde de force au 31e balcon, on voit enfin quelque chose.

La pièce tarde à commencer.  Gaston tente en vain d’entretenir la conversation.  Etrangement, moi qui ai un sens de la répartie et surtout une conversation intarissable, je ne trouve strictement rien à dire.  Il a beau aborder les sujets qui me font réagir au quart de tour : les séries télé, les années 80, je n’ai pas l’envie de parler.  Je me sens molle.  Gaston au féminin.  Ou, comme dirait Magdane « Elle est tellement molle Anaïs que quand elle marche, son ombre la dépasse ».  Gaston m’inonde de compliments, ah que je suis la plus belle, ah que je suis la plus intelligente, ah que cette coiffure me va bien, ah que je suis fabuleuse.  Je suis très mal à l’aise.  Car incapable de retourner les compliments.  Ce gendre idéal caractérise tout ce qui me révulse chez un homme : un caractère mou, un physique mou, un discours mou.  Cette mollesse permanente m’anéantit petit à petit.  Pourtant il fait des efforts.  Ça doit lui en coûter, d’avoir organisé cette petite sortie, lui qui ne quitte jamais papa-maman sauf pour aller pointer au chômage (mais pointe-t-on encore de nos jours ?).   Je fais un effort surhumain pour répondre à ses questions, entretenir un tant soi peu un semblant de conversation, et je me demande incessamment « mais qu’est-ce que tu es venue faire ici ! ».

Je n’ai rien à lui reprocher, il pourrait être parfait, mais pas pour moi.  Enfin parfait… y’a juste un petit bémol, enfin deux : il a la main moite et l’haleine fétide, style haleine de vieux mouton.  Ceci explique peut-être cela.  A chaque fois qu’il me parle, je reçois une bouffée d’anti-fébrèze en plein visage.  Il doit s’alimenter exclusivement de tofu, c’est pas possible autrement.  Et je suis d’une sensibilité exacerbée aux odeurs.  Moi qui repère à mille lieues une collègue qui a mangé de l’ail l’avant-veille, qui succombe à la moindre goutte de transpiration putride, je vis un moment d’horreur.   D’autant que, sous mon charme, il envahit régulièrement mon espace vital corporel pour se rapprocher tant que faire se peut.  J’ai beau mettre ma jambe bien tendue pour maintenir une distance, il la contourne et parvient à me parler avec le visage proche, hyper proche du mien.  Tellement proche que je distingue nettement la plaque dentaire collée gluée partout.  L’évanouissement est proche, lui aussi !

Lorsqu’enfin il me prend la main, la moiteur finit de provoquer mes vapeurs.    Les mains moites, c’est la cerise sur le gâteau.  Je n’en peux plus, mais je tiendrai le coup.

Là, je réalise qu’être à proximité d’une homme qui me révulse est très désagréable.  Autant je recherche la proximité avec un homme que j’apprécie, qui me plait, j’ai des envies tactiles, des envies de me blottir contre lui, autant avec quelqu’un qui ne me plait absolument pas, ma bulle de protection ne doit en aucun cas être envahie.  

L’ennui mortel persiste et signe.  Nous allons prendre un verre avec sa sœur et son beau-frère, seul moment sympa de la soirée.  Je me découvre plein de points communs avec sa sœur.  Le tendre époux est adorable, rigolo, bref un gendre idéal, un vrai.  Pris.  Bien sûr.  Comme tous les vrais gendres idéaux.  Tellement idéal, ce couple, qu’il part très vite au dodo (dodo crapuleux ?).

Nous nous retrouvons donc seuls.  Moment de solitude.  Blanc interminable.  Il me regarde d’une drôle de façon, mélange d’admiration du chien devant un os et de vénération d’un disciple devant son gourou.  Je ne trouve rien à dire.  Moi qui parle tant, qui peux être lancée sur n’importe quel sujet, mon cerveau semble définitivement mort.  Un trou noir.  Que dire ?  Que faire ?  Je rêve du fond du cœur d’être téléportée là, tout de suite, chez moi, devant ma bonne vieille TV qui a bien plus à me raconter que lui.

A minuit, ou presque, il tente de m’embrasser.  Mais je ne suis pas Cendrillon, je n’ai aucun espoir qu’il soit mon prince.  Après avoir déjà goûté au baiser de la méduse, je ne veux me risquer au bisou de la gousse d’ail.  Je le repousse, totalement estomaquée, « ben, et notre sortie amicale ? », et je m’enfuis en courant.  J’ère dans la ville inconnue à la recherche de la gare.  Il pleut.  Il vente.  Je pleure de rage.  Quelle soirée !

J’espère juste n’avoir pas perdu ma pantoufle de vair en route, sinon la galère, il risque de me retrouver et de me proposer épousailles !
 
Dessin de Flo. 
anaisodeurs2

27
sep

Voyage à l’autre bout de l’enfer (I)

Il a deux invitations pour une pièce de théâtre, dit-il, et me propose de l’accompagner.  Voilà une idée séduisante, j’aime le théâtre, et j’aime également le cocktail qui suivra : champagne, petits fours, caviar, vodka, allons-y pour une soirée de foliiiiiie.

Première étape : acheter un ticket de train.  Chuis motivée, la pièce ne se joue pas dans ma ville, va falloir me bouger.  Ça fait des siècles que j’ai plus pris le train régulièrement.  Du temps où j’étais navetteuse et où j’étais quasi habituée à subir quotidiennement le train, le métro et le bus pour rejoindre mon petit bureau plein de femmes patrons hystériques et paranos.  Dieu merci, c’est du passé.

La gare.  Le guichet.  « Un ticket siouplait M’sieur.  Tiens le train qui devait partir y’a dix minutes est encore annoncé, serait-il en gare, M’sieur ? »  Le guichetier, aussi séduisant qu’un vieux morceau de camembert poilu, émet quelques borborygmes aussi joyeux que le sermon du curé à la messe du dimanche « chais pas, chuis pas sur le quai ».  Merci de votre amabilité, la Esse-haine-c-baie reste fidèle à sa réputation.

Je traîne ma carcasse jusqu’au quai.  Une foule en délire se presse déjà en attente du train libérateur d’une journée de turbin.  A son arrivée, je reste bien loin du bord du quai, histoire que le psychopathe des quais ne tente pas de me pousser sur les voies aux fins de prendre son pied (parano moi ?).  La foule en délire se presse, se compresse, se stresse.  C’est à qui montera en premier pour glaner la place la plus prisée.  Tels des fauves prêts à se jeter sur leur proie au troisième top, ils guettent l’ouverture des portes.  Prêts ? Partez… Me voilà prise en sandwich entre un ado boutonneux irrespectueux et une mémé à canne qui considère que son engin lui donne un droit de préférence.  Pas question, mémé ne passera qu’au prix d’un sourire, qu’elle se refuse à m’offrir.  Pas de sourire, pas de laissez-passer.

Après moultes difficultés, me voilà assise en face d’une jeune femme dégingandée dont les jambes allongées semblent paralysées par l’ennui.  Il me faut lui assener des petits coups de botte pour qu’elle daigne replier ses guiboles sous son siège.    Déjà ce matin, dans le bus, un lecteur de journal avait étendu l’objet du délit au travers des deux sièges, m’obligeant à me ratatiner sur mon petit coin de fauteuil pour ne pas le déranger.  Qu’ai-je fait au bon Dieu pour mériter ça ?

J’ai chaud.  Impossible d’enlever veste et écharpe Strelli, pas de place pour me mouvoir.  Les sièges sont, semble-t-il, réservés à des personnes de corpulence modeste.  A l’avis « il est interdit d’accéder aux quais sans titre de transport valable », je préconise un ajout non négligeable : « les personnes dont la taille excède le 42 devront rester debout dans le couloir ».  

Je croyais naïvement que les navetteurs se rendaient tous à la capitale, le matin, pour en repartir, le soir.  Je croyais naïvement que prendre un train le soir à l’heure de pointe en direction de la même capitale serait un voyage d’agrément.  Que nenni.  Faut croire que les navetteurs vont dans toutes les directions, tous les jours, au prix d’une fatigue intense.   Qu’ont-ils tous à venir bosser chez moi pour ensuite retourner à Bruxelles alors que plein de gens bien de chez moi se traînent à Bruxelles chaque matin ?  Quelle logique dans tout ça ?  Comme les échanges linguistiques, comme les échanges de lieux de vacances, je préconise une réorganisation du travail via des échanges de jobs.  Que les bruxellois se voient proposer un poste à Bruxelles, les liégeois à Liège, les namurois à Namur.  Utopie ?  On vit d’espoir…

Tiens vlà le poinçonneur des lilas avec son béret.  Je retiens ma respiration.  Bizarre comme j’ai toujours l’impression qu’il va réaliser que mon ticket n’a pas la bonne date, pas la bonne direction, pas la bonne couleur, pas la bonne taille.  Je vais avoir droit à une remarque cinglante.  Tous les voyageurs me lanceront des regards lourds de reproche et je deviendrai petite, toute petite, et rouge, toute rouge.

Mon ticket a la bonne date, la bonne direction, la bonne couleur et la bonne taille (je respire enfin), merci M’sieur le poinçonneur.

Je dois faire pipi.  C’est malin.  Comme s’il m’était possible d’abandonner mon sac, mon écharpe, mon manteau, bref tout mon brol, pour aller m’enfermer dans cette minuscule cabine puante jamais lavée sans papier réservée aux tailles 38.  Retiens-toi Anaïs, t’as que ça à faire, te retenir, concentre-toi, n’y pense plus.  Je n’y pense plus je n’y pense plus je n’y pense plus.

Achtung, achtung, wij komen aan te Brussel, premier arrêt, Bruxelles Quartier Léopold (ah non ma bonne Dame, ça c’était de votre temps, maintenant c’est Bruxelles Luxembourg).  La voix nasillarde me fait bondir.  Où suis-je, où vais-je ?  J’y suis j’y vais.  Je m’extrais du convoi de bovins humains et je découvre la nouvelle gare.  Une gare restera toujours une gare.  On a beau y faire tous les travaux du monde, une gare est sinistre, sombre, triste, froide et percluse de courants d’air.  Sont-ce les âmes errantes de vieux cheminots morts incapables de passer dans l’autre monde qui provoquent cette sensation de malaise permanent ?  

Je m’enfuis de ce lieu de perdition et monte aussi vite que je peux à la surface.  De l’air, enfin.

Il est là, il m’attend.  Je le rejoins.
 
Illu de Flo, que je remercie, et à qui je souhaite tout le bonheur du monde là-bas, de l'autre côté... Profitez-en, c'est un des derniers dessins d'elle que j'ai en stock, et je le trouve superbe. 
anaistrain2

8
mai

Je suis un bout de viande (grasse)

Je suis un bout de viande, un morceau de steak, un morceau … (de choix ou non). Dans le supermarché de la bidoche féminine, j’ai une place à prendre.

C’est du moins l’impression que j’ai eue durant tout le temps qu’a duré ce rendez-vous (long comme un jour sans pain ou sans lasagne Farniente) avec un quadragénaire défraîchi.

Ça m’apprendra à avoir des idées préconçues. Non, les quadragénaires ne sont pas toujours plus galants, plus matures, plus intelligents, plus respectueux que les petits djeuns.

45 ans, séparé, une ribambelle de mômes, comme dans la BD (vous connaissez pas cette BD, la Ribambelle ?). En apparence parfait. Grand brun ténébreux. Simple mais raffiné. Ça commence bien. Le charme agit dès la première seconde.

Nous partons en promenade le long de l’eau. Ou plutôt nous tentons de nous frayer un chemin parmi les centaines de promeneurs aussi peu originaux que nous.

Dès qu’il ouvre la bouche, le charme sous lequel j’étais m’explose en plein visage, comme un Malabar bien mâchouillé. Non pas qu’il parle mal (aucun accent de Liège bien qu’il en vienne, ouf, trois fois ouf), non pas qu’il ait une haleine de hyène atteinte d’une gastro-entérite (bien que j’ai pas tenté d’humer l’intérieur de son gosier de plus près, loin s’en faut), non pas qu’il ne sache pas aligner deux phrases sans faire trois fautes à la douzaine (fautes de diction, que nenni, mais fautes de goût, certainement).

Il est culturé, il est même drôle parfois.

Mais il est insupportable. Aussi lourd qu’un haltérophile averti. D’une lourdeur de vocabulaire qui me tétanise et transforme mes yeux en « œil de chat » (pas le félin, la bille).

« Moi je ne veux pas d’une femme de la génération au-dessus (ndlr : sa génération), on les croit plus expérimentées mais ce sont plutôt celles de ton âge qui ont eu des tonnes d’expériences diverses et variées, c’est ton cas ? (sic) » – regard lubrique – « je sors en boîte mais c’est bourré de bonnes femmes paumées (sic), et toi tu sors ? » – regard lubrique – « enfin bon, on prend la baise où elle se trouve, et puis autant profiter à fond de la vie heiiinnnn (sic) ? » – regard lubrique – « les matelas qui gardent la forme du corps et sont bons pour le dos, c’est pas bon pour la drague, car si tu ramènes une meuf pour la nuit, la nuit suivante la trace est encore là pour la suivante (sic) » – regard lubrique (et ça se prend pour Tomer Sisley) – « l’autre jour j’ai dragué une vieille, vu que les belles avaient déjà été harponnées par plus rapide que moi, mais franchement les vieilles peaux c’est pas encore mon truc (sic) » (là ma langue frémit, prête à dire « moi non plus, les vieux de ton âge, pas encore mon truc », mais je résiste). Et j’en passe, je pourrais en écrire un roman.

A 45 ans, ayant fraîchement largué bobonne et les marmots, il a du temps à rattraper, on dirait. De deux choses l’une, soit il a une opinion de lui tellement haute qu’il se croit doté d’un charme irrésistible, soit il nous fait une crise démondeminuitesque fulgurante et tente de se convaincre, maladroitement, qu’il peut encore plaire.

Quand il me dit, devant chez moi, « je peux monter boire un dernier verre » d’un regard d’une lubricité qui ne tromperait même pas une bonne sœur inexpérimentée, je réalise que j’ai dû louper un chapitre lors de ma lecture de « Osez la chasse à l’homme »…

Je change donc mon fusil (de chasseuse que je suis devenue) d’épaule et je m’enfuis en hurlant. Terminé, les quadras en chasse.

Je ne suis pas une meuf, je ne suis pas une bonne femme, je ne suis pas un bout de steak. Je suis une femme. Simplement une femme. Point barre.

3
avr

Prendre son pied sur la piste ≠ prendre son pied dans un lit

Je suis allée danser vendredi. Moment très fun, comme d’hab.

Je sens un regard posé sur moi. Insistant. Curieux. Je croise ce regard, furtivement. J’ai des difficultés à soutenir un regard inconnu, malgré mon grand âge, timidité quand tu me tiens, tu t’accroches à la vie à la mort. Je rêve depuis des années que mon œil de biche rencontre les regards qui me scrutent, les hypnotise, les charme, les fasse tomber raide dingue illico presto. Mais mon œil de veau reste lamentablement accroché au sol, inexorablement, toujours, depuis des années.

Il s’approche de moi. Argh, je ne vis plus, je ne respire plus. Va-t-il m’inviter à danser, ou me demander où il peut s’acheter une boîte de mou pour chat, à cette heure tardive ? Ni l’un ni l’autre, il me dit, d’un air suspicieux et me dévisageant maintenant ouvertement « on n’était pas à l’école ensemble ? »

La pièce tombe bruyamment. Comment ai-je pu oublier. On ne peut pourtant pas dire que la gent masculine était en majorité durant mes études. Pour 90 filles, nous avions droit à … 3 garçons. Je ne vous dis pas l’ambiance durant les pauses. Ces pauvres spécimens mâles étaientcomplètement noyés sous les déclarations d’amour à peine voilées, sous les tentatives de corruption au moyen de cadeaux divers et variés, sous les yeux de biche de toutes les femelles dans l’expectative d’un signe laissant penser qu’elles étaient « l’élue ». Ceci explique peut-être pourquoi mes études ne m’ont pas aidée à trouver zhomdemavie. Lutter contre une seule rivale (Garce en l’occurrence, souvenez-vous, celle qui m’a piqué Echec) est déjà pour moi impossible, alors contre 89 …

Bref, Etudiant (appelons-le ainsi) veut maintenant tout savoir de moi. Etrange, durant mes études il ne m’a jamais adressé la parole, occupé qu’il était à tester toutes les blondes qui se pâmaient devant lui tels des flamands roses devant une crevette (rose, aussi).

Je dois dire que je ne suis pas étonnée qu’il succombe à mon charme. Car je suis plus mieux qu’avant, j’ai trouvé mon style de fringues, je n’ai plus mes monstrueuses lunettes au look bajoues, je suis plus sûre de moi (d’aucuns diront, j’ai un caractère encore plus ignoble), plus élégante, plus grosse et plus vieille. Et puis … il a un (trèèèèès grooooos) verre dans le nez, ce soir.

Il insiste comme un dingue pour avoir mon numéro de téléphone. Intriguée et un tantinet charmée, je le donne.

Le lendemain dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, il m’appelle. Faut-il être dingue (de moi ?) pour m’appeler si tôt après une nuit de danses effrénées.

Il veut me voir c’est une question de vie ou de mort. OK OK OK. Ce soir, absolument. OK OK OK. Petite bouffe ? OK OK OK

La soirée se déroule à merveille, on mange, on boit, on rit, on se souvient du bon vieux temps (à noter dans mon carnet de bal : toujours accepter des rendez-vous avec d’anciens camarades de classe, les sujets de conversation sont infinis : les profs, les cours, les exams, le mémoire, les guindailles de l’époque…).

Il me ramène ensuite chez moi, se penche langoureusement et me dépose un baiser doux et chaud sur les lèvres. Non Anaïs, ne fantasme pas. Rembobinage. Il me ramène ensuite chez moi et il me dit « à la prochaine ».

A la prochaine !

Expression utilisée pour signifier poliment un congé-renon irréversible. Autre expression classique : « on s’appelle ».

Bon, ben à la prochaine. Mon charme fulgurant, mon nouveau look, mes adorables lunettes, mes sujets de conversation nombreux et originaux, mon gras et mes rides n’auront pas suffi.

A peine ai-je glissé mon corps de rêve sous ma couette que j’entends le bip significatif qui me hurle « Anaiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiis, èsse ème èèèèèèèèèèèèèsse ». Je cours je vole vers mon destin. Je le sens je le sais il va se déclarer (et ça rime). SMS donc : « sorry mais mieux vaut en rester là, pour l’instant j’ai juste envie de baiser » (sic).

Et quoi, je suis pas baisable ??

PS : le signe dans le titre c'est ≠ et pas =, c'est pas très clair Herbert.