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aoû

Les perdants du concours de nouvelles – épisode 7

Aujourd'hui, je vous présente la nouvelle d'Annah Hisse.

femmes d'auj

Mon bestiaire estival

Disons qu'il fut un temps, pas si éloigné, du reste, où je vivais avec une mouche.

Cette mouche s’était invitée chez moi, sans demander la permission.  Un matin, je l’avais trouvée installée sur mon frigo, grappillant quelques miettes de cake incrustées, mon absence de passion pour le nettoyage et l’aseptisation lui ayant sans doute laissé supposer que ma cuisine serait un lieu de résidence idéal.  C’était une grosse mouche bleutée.  Le genre de mouche dont personne ne veut vraiment dans son intérieur.  Le genre de mouche qui se pose partout et nulle part, principalement sur les viandes qui auraient eu la malencontreuse idée de traîner par là, y déposant ses œufs.  Une mouche.  Elle me parut toutefois sympathique et je décidai de lui offrir mon hospitalité.  Est-ce révélateur d’une solitude extrême que de prendre une mouche pour compagne ?  Beaucoup le pensaient.  

« Trouve-toi un homme », me disaient-ils…

Je n’y réfléchis guère et adoptai ma mouche.   Difficile de donner un petit nom à une mouche.  Moumouche, à la rigueur.  Ou Bidule.  Oui, Bidule.

Bidule partagea ma vie tout un été.  Je veillai à ne pas ouvrir les fenêtres en sa présence, non par crainte qu’elle ne s’échappe, elle avait toute sa liberté, mais par crainte qu’elle constitue un festin pour un oiseau de passage.  Je la nourrissais de quelques restes.  Elle n’était pas fort bavarde ni câline, mais sa présence et son minuscule bourdonnement faisaient dorénavant partie de ma vie.

Je sentis, vers la mi-août, que Bidule manifestait une vive impatience.  Elle se ruait sur la porte-fenêtre menant au jardin fleuri, sans doute pour me faire comprendre son désir d’aller vivre sa vie, au-dehors, nonobstant les risques encourus.   Je décidai de lui rendre sa liberté.  Elle s’enfuit sans demander son reste, sans même me jeter un regard d’adieu, sans même un merci pour tout ce que j’avais fait pour elle.

« Elle va enfin chercher un homme », se disaient-ils…

C’est alors qu’apparut une araignée.  Au plafond.  J’ai moi-même souvent été cataloguée comme « ayant une araignée au plafond » mais celle-ci, d’araignée, était bel et bien installée dans le plafond d’une toute petite pièce très utile de ma modeste demeure : le WC.  J’ai pour habitude de passer pas mal de temps dans cette pièce, qui est une véritable annexe de ma bibliothèque.  Quel meilleur endroit pour lire, plusieurs fois par jour, divers extraits de romans ou recueils en tous genres ?  C’est en lisant « perdez vos kilos pour la rentrée » que, levant les yeux au ciel devant ces recettes pour anorexiques, mon regard fut attiré par une petite toile habitée par une minuscule araignée.  Elle n’eut la vie sauve que parce que sa toile était inaccessible sans escabeau.  En d’autres circonstances, elle n’aurait pas survécu à ma hantise des arachnides.  A chacun de mes passages, je scrutais attentivement le plafond, afin de m’assurer qu’elle s’y trouvait toujours.  Il n’eût pas été à ma convenance de la retrouver faisant du trapèze entre sa toile et ma tête.  

Au fil des jours, au fil des semaines, je finis par m’attacher à cette présence discrète.  Je décidai de l’appeler Justine.  Je pris rapidement l’habitude, lors de chaque grand nettoyage, d’éviter scrupuleusement la toile de Juju.  Régulièrement, elle subissait sans broncher mes monologues.  Elle était devenue ma confidente.  « Confidences au petit coin ».  Sans doute l’endroit était-il propice à la réflexion.  S’attacher ainsi à une araignée était-il signe d’une pathologie mentale qui me guettait, ou pire, m’avait déjà vampirisée ? D’aucuns ne comprenaient pas cette passion soudaine pour une banale araignée.  

« Trouve-toi un homme », me disaient-ils…

Un matin, je réalisai combien Juju avait grossi.  Etait-elle devenue boulimique ?  Dépressive ?   Malheureuse chez moi ?  Comme on s’inquiète pour ses animaux !    Le matin suivant, je compris le pourquoi du comment : Juju avait pondu.  C’est à ce moment précis que la séparation devint inéluctable.  Je ne pouvais me résoudre à garder chez moi Juju et sa famille nombreuse.  Mes angoisses ressurgirent aussi rapidement qu’elles avaient disparu.   La séparation fut douloureuse, je dus expliquer à ma protégée qu’elle devait s’en aller.  Je la mis délicatement dehors avec sa future progéniture.  Il y eut quelques larmes.  Puis ce fut le moment des adieux.

« Elle va enfin chercher un homme », se disaient-ils…

Une fois rentrée chez moi, je fus seule quelques jours.  Je n’aimais plus ça.  Je m’étais attachée à mes petites bêtes, bien qu’elles n’étaient pas très démonstratives.  Je pris dès lors la décision d’adopter un mammifère, censé m’apporter plus que Bidule ou Juju.  Je ne voulais cependant pas acheter un animal, mais plutôt en sauver un.

C’est ainsi que Grosrat arriva dans ma vie, un samedi.  Grosrat était un gros rat blanc de laboratoire, qui avait dû en baver.  Il lui manquait une oreille et sa longue queue rose ciselée marquait un angle étrange.  C’est d’ailleurs cette queue étrange qui m’avait fait le choisir parmi les dizaines d’ex rats de labo offerts à l’adoption.  « Offrez une seconde vie à un rat », qu’ils disaient.  Un rat c’est doux, c’est chaud, comme le sable en été.    

Je pense, sans fausse modestie, que Grosrat a vécu avec moi ses plus belles années.  Plus de souffrances, plus de peines.  Une vie simple, faite de petits câlins, de gros festins et de moments de liberté surveillée.   Ses petits yeux noirs me scrutaient souvent à travers sa cage, du moins lorsqu’il n’était pas occupé à ses exercices périlleux et bruyants dans la petite roue.  Je m’étais attachée à Bidule, je m’étais attachée à Justine, mais l’attachement que j’avais pour Grosrat était sans commune mesure.  Un attachement décrié par d’aucuns ?  

« Trouve-toi un homme », me disaient-ils…  

Je m’en moquais.  Grosrat et moi, c’était à la vie à la mort.  Mort qui vint me le prendre un matin de juin.  L’âge, la maladie, un reliquat des souffrances passées… Grosrat s’en était allé au paradis des rats.  

« Elle va enfin chercher un homme », se disaient-ils…

Le lendemain, ma vie croisa celle de Casquette.  Casquette était un petit chaton tout blanc, à l’exception d’une tache brune qu’il avait sur le haut de la tête, à la manière d’une casquette colorée.  Une petite chose toute perdue dans les buissons de mon jardin, miaulant à fendre l’âme.  Encore sous le coup de la disparition de Grosrat, je fus émue aux larmes par cette apparition soudaine, telle une réincarnation de mon rat blanc… en chat blanc.  Farouche, il ne se laissa approcher qu’au prix de pas mal d’efforts et surtout grâce à une grosse écuelle de croquettes achetée en vitesse.  Après s’être régalé, il disparut aussi soudainement qu’il était apparu.

Chaque jour, à la même heure, nous avions notre rituel : croquettes + Casquette.  Ensuite, il allait vivre sa vie.  J’avais bien tenté de le retenir, à grand coups de caresses, de filets de poulet disséminés dans ma cuisine.  Rien ni faisait.  Il apparaissait, il mangeait, il disparaissait.  Et moi je m’y attachais…

Après plusieurs semaines du même programme, je décidai d’en avoir le cœur net : où allait Casquette durant la journée, que faisait-il durant ces longues journées ensoleillées, où passait-il ses soirées d’été et surtout ses nuits ?  

Le matin suivant, je chaussai mes chaussures de footing jamais utilisées, pris mes jumelles en cas de fuite effrénée de l’animal et m’apprêtai à le prendre en filature dès qu’il se serait rassasié.

Je le suivis donc dans tout le quartier, via les ruelles qu’il empruntait, contournant les voitures sur lesquelles il sautait juste pour le plaisir d’y laisser ses traces de pas.   Lorsqu’il sauta agilement par-dessus une haie, mon sang ne fit qu’un tour, j’allais le perdre.

Je me hissai sur la pointe des pieds et je criai « Casquette », l’écho me répondit « Casquette ? », je réitérai ma question « Casquette », l’écho me cria « Casquette ? ».   J’insistai « Où es-tu Casquette ? ».  L’écho me dit « Mais qui est Casquette ? ».

Intriguée, je fis le tour de la propriété afin de découvrir ce qui se tramait dans ce jardin.  Ce que je découvris me laissa sans voix : dans un coin ombragé du jardin, mon chaton s’était réfugié près de trois autres chatons aussi blancs et aussi tachetés de brun que lui.  Tous jouaient ensemble, sous la surveillance de leur mère, une grosse chatte entièrement brune.  

A côté de cette famille féline, deux chaussures de footing de grande taille, un jean révélant des jambes musclées, une chemise semi-ouverte sur un torse glabre, un menton volontaire, un nez fin, deux yeux verts qui me dévisageaient avec curiosité et des cheveux en bataille du même brun que la mère chatte.  Nous nous fixâmes un long moment en silence.  « C’est mon chat… enfin je le croyais, je le voulais, j’espérais », bégayais-je d’une voix timide.   Nous éclatâmes alors d’un rire déjà complice.

C’est ainsi que je rencontrai l’animal qui allait partager ma vie durant de longues années.  Un mammifère évolué, tendre, drôle, discret, rassemblant toutes les qualités que j’avais trouvées en Bidule, Juju, Grosrat et Casquette.

Un homme.

Mon homme.

« Elle a enfin trouvé un homme », se dirent-ils alors…



09:56 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (23) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

9
aoû

Les perdants du concours de nouvelles – épisode 6

femmes d'auj
Aujourd’hui, je vous présente la nouvelle de Fanny Charpentier, que vous pourrez mieux découvrir sur http://emmastuyts.skynetblogs.be

Malgré Delphine

J’ai roulé jusqu’au restaurant, je me suis garé et je suis resté un moment au volant pour réfléchir. L’intention était sincère mais la boule au fond de ma gorge, mes yeux rougis par les larmes, mes mains tremblantes, ma tête si lourde, tout cela m’empêchait d’ordonner mes pensées et d’y voir clair.

J’ai allumé une clope, sans m’en rendre vraiment compte. Mes doigts, soudain agiles, joyeux d’être à nouveau capables de quelque chose, agissaient seuls. C’était mieux ainsi, parce que je n’aurais de toute façon pas su quoi leur ordonner. Paquet, filtre, briquet. Odeur âcre qui accentuait ma migraine, légère brûlure de la bouche et de la gorge, qui me faisait tousser, et qui bientôt s’éteindrait entre pouce, index et majeur, laissant une marque jaunâtre.

Je n’avais jamais aimé fumer mais ce ballet immuable m’avait longtemps permis de trouver un dérivatif au stress, surtout lors des coups de feu en cuisine. Aujourd’hui, cela ne servait à rien. Pire, au lieu de m’aider à rester concentré sur la façon d’ôter les aiguilles que j’avais plantées dans le cœur, la clope me faisait divaguer. Je pensais que j’aurais dû arrêter d’avaler nicotine, goudrons, ammoniaque et même polonium, ce truc radioactif qui avait tué un espion russe quelques jours auparavant ; alors qu’il était évident que je ne pouvais pas vivre avec ces aiguilles qui me brûlaient la chair et que mourir semblait un choix plus que raisonnable, évident, logique.

J’avalais ma sèche en grandes goulées, tout en envisageant de bouffer ma farde de Malboro pour obtenir plus vite ma dose de polonium, quand mon regard a croisé l’intérieur des cuisines. Catherine, ma commis, s’y activait déjà, lavant, séchant, épluchant, coupant des dizaines de légumes, fruits, viandes, poissons, qui finiraient par s’assembler en menus prestigieux pour le lunch d’hommes affaires au goût éthéré. Vu l’état du plan de travail, il devait déjà être tard et j’aurais dû la rejoindre depuis longtemps. Mais c’était au-dessus de mes forces. Le cours normal de mon existence, ce n’était désormais plus les cuisines d’un grand restaurant, mais rester là où la vie me posait, à moitié hébété, à attendre une solution à l’absence de Delphine.

Depuis combien de temps étais-je dans cette voiture ? Cinq minutes ? Une heure ? La petite brûlure entre mon index et mon majeur m’a sorti de ma torpeur. J’ai jeté le mégot par le carreau et j’ai constaté qu’il pleuvait. Une grosse averse, avec des gouttes s’écrasant en petits bouillons sur le pare-brise, du vent qui soufflait fort et faisait trembler la voiture. Le restaurant paraissait se diluer dans cette apocalypse. C’était très clair : les éléments s’alliaient pour me souffler la solution. Un temps de fin du monde : un beau jour pour en finir avec Romain Duhaut.

Paquet, filtre, briquet. A nouveau. En attendant de trouver comment m’achever d’un coup. Soudain, au cœur de l’orage, le tonnerre des mots de Delphine : « Pour penser à ce genre de conneries, il faut vraiment croire que tu ne t’aimes pas » !

Elle lisait avec assiduité les pages psycho des magazines féminins et n’aimait pas que je parle à la légère. « Chaque phrase révèle un désir profond ! » Je haussais les épaules et lui disais que c’était peintre qu’elle était, pas thérapeute. Mais Delphine ne renonçait pas : son regard me fusillait, son iris se durcissait et le bleu qui y habitait devenait métal. Il grinçait : « Tu es un vrai con », mais aussitôt après il ajoutait « si mignon » et il reprenait ses allures paisibles de lac endormi. Je ne me méfiais pas.

Je l’attrapais par la taille, la serrais dans mes bras, lui murmurais au creux de l’oreille qu’elle avait bien de la chance que je ne m’aime pas. Grâce à ce phénomène curieux, elle disposait de tout mon cœur. L’entièreté d’un petit cœur d’homme pour elle, pas une once qui soit consacrée à quelqu’un d’autre, pas un millimètre carré qui doive être partagé. Delphine riait et je pensais que tout était arrangé. Mais c’était mon souffle dans son cou qui la chatouillait et lui donnait une excuse pour me repousser.

Comment faire pour vivre sans elle ? A la radio, Renaud martelait d’une voix éraillée qu’il faut aimer la vie même sans mistrals gagnants. Pourquoi pas, ces bonbons-là, je ne savais pas trop le goût que ça avait, alors d’accord pour les laisser de côté et avancer quand même. Mais Renaud ne disait pas l’essentiel : s’il fallait aimer la vie malgré l’absence de Delphine, le fait que son rire ait été faux, qu’elle mentait quand elle me disait « Oui, oui, je t’aimerais toujours », qu’elle ait pris tant de place pour finalement ne pas savoir quoi en faire.

Et puis, s’il fallait l’aimer quand même cette vie, comment s’y prendre ? Comment retrouver le sens des pas, l’idée de les aligner les uns devant les autres ? Et puis tous ces efforts, pour aller où, pour faire quoi ? Je ne voyais qu’un chemin : retourner vers elle, lui donner à nouveau mon cœur. Même si cela signifiait aussi qu’un jour ou l’autre je devrais le ramasser dans le caniveau, meurtri, plein de ces petites entailles que seules les lames de rasoir effilées qui brillent parfois dans les yeux de Delphine peuvent donner. Et tout mon corps disait : « Non, désolé, je ne prends pas le risque. Regarde où ça nous mène ce genre de balade ».

Mon portable a vibré, quelque part près du trou béant qui avait un jour abrité mon cœur, et tout en moi a espéré que ce soit elle. Mes doigts tremblaient à nouveau, ils n’avaient plus cette belle assurance d’allumeurs de cigarettes. Fébriles, ils se perdaient dans les plis de ma veste, n’arrivaient pas à saisir le minuscule Nokia, soudain plus lisse qu’une anguille. C’était comme s’ils repoussaient le moment de vérité pour me laisser un peu de répit, une parenthèse enchantée, où tout serait comme avant.

Comme avant, j’allais faire mon tour de salle, tout devait être impeccable, surtout dans la présentation des assiettes, puisque aujourd’hui, les gens mangent essentiellement avec les yeux. Je me devais de diriger mon équipe de main de maître et pour prouver à tous que j’en étais capable, je houspillerais Catherine pour une carotte mal coupée. Delphine m’enverrait un SMS où elle me dirait « Nourris aussi les âmes » ou une de ces phrases que je ne comprenais jamais vraiment, mais qui me faisait sourire et me rendait heureux. Il y avait quelqu’un sur cette terre qui pensait à moi et cette personne était la plus belle fille du monde, cheveux roux, sourire de madone, peau de pain d’épices, yeux bleus.

Le trou béant battait à tout rompre quand mes doigts présentèrent le portable à mes yeux. Je sentais une tension extrême dans mes tempes, j’arrivais à peine à déglutir. Je voulais savoir et en même temps, je ne voulais pas lire sa pitié en quelques mots « Tu vas bien ? Je m’inquiète, appelle-moi ». Tout ce que je pouvais répondre à ce genre de messages, c’était « Moi, je t’aime et toi, tu m’as quitté » et ça ne nous avançait à rien. Cela agaçait Delphine, je le savais, j’avais retenu ses cours de pseudo psycho : j’accentuais la culpabilité qu’elle ressentait tout en lui refusant la possibilité de me tendre la main.

Rien qu’à l’idée de devoir chercher les lettres qui épelleraient « q u i t t é », j’étais encore plus profondément désespéré. Comme si cela venait d’arriver, comme si j’avais pénétré tout à l’heure, et non il y a déjà plus de six mois, dans l’appartement. Ma mémoire avait gardé très nettement le souvenir la trace blanchâtre sur le mur, l’empreinte de son tableau adoré, le premier qui avait été exposé à New-York. Je voyais la marque du cadre et je savais. Ce n’était pas la peine d’aller plus loin, de fouiller sa penderie ou de chercher si la valise était à sa place. C’était fini, elle était partie, il n’y avait plus personne à qui donner mon cœur.

Mes doigts se sont mis en marche pour chercher à ouvrir le Nokia, désolés mais obstinés. La légère lumière bleutée, qui me donnait la pleine mesure de l’absence du regard de Delphine, me faisait mal aux yeux, sensibles à l’excès depuis qu’ils ne faisaient que pleurer.

« Qu’est-ce que tu fais sur le parking ? Tu viens ? J’attends mon bisou du matin ! ».

J’ai relevé la tête, hagard. Dans ma poitrine, ça frappait fort, mais différemment, comme si l’espoir s’était engouffré dans le trou béant. Rapsat, qui avait pris le relais à la radio, a constaté : « C’est un cœur qui se bat ».

A travers le pare-brise encore couvert d’eau, vers la fenêtre des cuisines, je regardais ce que je croyais connaître, mon petit univers habituel. Tout était encore à moitié dilué par l’orage, mais pour la première fois depuis longtemps, j’ai vu clair.

Les yeux de Catherine sont bruns, doux comme du chocolat.

13:01 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

2
aoû

Les perdantes du concours de nouvelles – épisode 5

femmes d'aujLe chant des sirènes - par Suzanne Valentine Lambert

Ce fut durant le mois d’avril 1996 que je reçus la première lettre de Geneviève Bassano.« Bassano » était, m’écrivait-elle, un nom d’emprunt. Elle l’avait piqué dans un roman d’Eric Holder, « La correspondante ». Un livre à découvrir, disait-elle.

Cette Geneviève-ci répondait à la petite annonce que j’avais fait paraître dans le journal « Le Jour » du 17 mars et voulait savoir si je m’appelais Emmanuel …

Mon annonce était libellée ainsi : « Scorpion ne piquant pas, 38 ans, sujet aux inflammations aigües, cherche personne porteuse du virus de la joliesse pour petits câlins sans grande conséquence ». Elle avait connu quelqu’un du signe zodiacal en question, de cet âge exactement et qui s’exprimait ainsi, de cette façon alambiquée. Ce quelqu’un s’appelait Emmanuel. Etais-je Emmanuel… ?

Rien de plus. Je devais lui répondre – et je lui répondis – poste restante.

« Chère Geneviève,

« Etre ou ne pas être Emmanuel…

« Admettons que je le sois. Vous le connaissez suffisamment pour savoir qu’il ne mettrait pas fin si rapidement à ce plaisant jeu de devinette.

« Admettons que je ne le sois pas. Je n’aurais dès lors aucune envie de voir disparaître ce délicieux nuage de promesses par un trivial aveu de non-conformité.

« Dans un cas comme dans l’autre, s’il doit y avoir au bout du compte plaisir, il n’aurait la chance de devenir bonheur que s’il se trouve obligé de faire, un petit moment, antichambre.

« Et si vous racontiez – au peut-être bien Emmanuel et au peut-être pas Emmanuel du tout – votre histoire telle que vous la voyez et que le premier a sans doute vécue autrement, tandis que la curiosité taraude le second ?« J’attends votre réponse – poste restante aussi bien sûr - avec grande impatience.

« Et je signe :

« Emmanuel ?

Elle me répondit par retour du courrier.

Une vingtaine d’années auparavant, chez des amis communs, elle avait rencontré un jeune homme charmant : Emmanuel semblait ignorer sa joliesse et son charisme pour manifester au contraire le plus attendrissant des doutes sur lui-même. L’époque était bénie. C’était celle de la jeunesse encore, des rencontres et du flirt, du hashish que l’on fume en écoutant les Beatles… On ne parlait pas encore du sida. Emmanuel vivait avec une femme plus âgée que lui, laquelle ne participait jamais à leurs petites soirées, de sorte que Geneviève ne culpabilisa pas lorsqu’un soir il se mit à la draguer. Comme il jouait – fort bien – de la guitare, il lui suffit de fredonner pour elle une chanson des années 60 :

« Elle était si jolie
Que je n’osais l’aimer… ».

Quelle jeune personne un peu mignonne -- et un peu narcissique -- pouvait résister à cela ?

Leur aventure dura deux ans. Ils se voyaient chez elle et de sa vie à lui il ne parlait jamais. Leurs façons réciproques de gagner leur vie n’avaient rien de passionnant. Elle était dactylo dans le Secrétariat d’un important cabinet d’avocat. Lui changeait souvent d’emploi : garçon de courses, pompiste, vendeur, employé d’assurances… Ce n’étaient guère des occupations dont il y avait lieu de disserter longuement. Mais leurs centres d’intérêt se rejoignaient - la lecture, la musique, les arts en général… Ils rêvaient de pays lointains avec enthousiasme. Faute de partir loin, ils faisaient sur les cartes de palpitants voyages… Un jour, elle apprit, par une indiscrétion, qu’il avait quitté sa compagne. Elle ne lui en parla pas parce qu’elle se voulait discrète et aussi pour préserver sa propre liberté. Elle s’en voulut beaucoup par la suite de n’avoir pas été plus habile à ce moment là, de n’avoir pas clairement manifesté plus de dépendance, d’attachement…

Un après-midi, elle le rencontra, par hasard, dans la rue. Il était accompagné d’une jeune fille très mince, jolie, à la chevelure longue et abondante. Tous deux jouaient de la guitare et chantaient, une sébile par terre devant eux recevait l’obole des passants. « Je m’arrêtai là, foudroyée. », écrivait Geneviève.Je l’imaginais très bien : tapie dans une encoignure, et observant son ami dans un pan de vie à ce point insolite et qui lui était à elle totalement inconnu. Elle resta longtemps à les épier. La foule était telle qu’elle n’eut aucun mal à ne pas se faire voir. Quand enfin ils s’en allèrent, une seule pensée maintint ensemble son être qui tombait en morceaux : il n’avait eu envers la jeune fille aucun geste tendre ou équivoque. Peut-être n’étaient-ils après tout que de bons camarades. Elle se raccrochait à cet espoir comme celui qui, emporté par une tornade, se cramponne à une branche d’arbre. Geneviève se savait mignonne. Mais cette fille-là était plus que belle : elle était rayonnante.

Quand elle revit Emmanuel, elle ne lui posa aucune question. C’était plus adroit pensait-elle. Peu à peu, ils sortirent moins souvent ensemble. Il vint moins souvent chez elle. Elle observait tous ces changements avec angoisse. Quelques mois plus tard, il disparut totalement. Personne ne put ou ne voulut lui dire ce qui lui était survenu. Il était exclu de se rendre à la police : il ne lui aurait pas pardonné de l’avoir fait rechercher.

Elle avait une adresse. Ce n’était pas lui qui la lui avait donnée, aussi ne s’y était-elle jamais rendue. Elle y alla. C’était une ancienne maison bourgeoise que l’on avait aménagée en plusieurs appartements. Les noms sur les sonnettes n’évoquèrent rien pour elle. Elle interrogea l’épicier du coin. Oui, un jeune homme blond, d’une vingtaine d’années, avait habité le quartier, oui on le voyait souvent une guitare à la main, mais c’était il y a longtemps. Il habitait avec une petite dame, bien mignonne, attendez… Madame Ledoyen semblait-il. Ah une gentille personne, pour sûr… Effectivement, c’est très gentiment que Monique Ledoyen la fit entrer chez elle. Emmanuel était parti depuis plus de huit mois déjà et ne lui avait plus jamais donné signe de vie. « De toutes façons, il y avait longtemps que nous menions chacun notre barque sans plus trop savoir ce que bricolait l’autre… Vous vous appelez Geneviève, c’est ça ? Il m’a parlé de vous, quelquefois… »

Les années passèrent et Geneviève ne parvenait pas à tourner la page. Elle se bornait à nouer de temps à autres des relations sans grands lendemains. Il lui arrivait de faire la nuit des rêves où Emmanuel se trouvait en compagnie de la fille aux longs cheveux. La souffrance qu’elle éprouvait de cette vision était telle qu’elle se réveillait en pleurant.

Elle venait d’avoir trente-trois ans – douze années s’étaient écoulées – quand, au cours d’une réception, elle rencontra un personnage haut en couleurs, un agent immobilier, qui ne tarissait pas d’anecdotes sur ses clients. La dernière histoire en date lui paraissait particulièrement « croustillante » : un jeune gaillard, la trentaine, avait loué un meublé depuis quelques mois. Signe distinctif : il jouait de la guitare. Or, tout récemment, la propriétaire était venue à l’agence toute excitée. Le jeune homme en question s’était littéralement évaporé. L’appartement était ouvert, et l’on avait retrouvé la clef de la porte d’entrée sur le sol du corridor du rez de chaussée. Tous ses vêtements se trouvaient là et – ce qui était tout à fait troublant – un gros trench coat d’hiver traînait sur le sol. Or on était en février et la température extérieure avoisinait zéro degré. Sur la table basse, des verres de bière encore à moitié pleins semblaient indiquer que plusieurs personnes avaient été en présence et que le départ fut soudain. Ce garçon ne se prénommait-il pas Emmanuel, avait demandé Geneviève. Le narrateur se montra très surpris et répondit par l’affirmative.

A quelques jours d’intervalle, elle vit dans une rue la jeune femme aux longs cheveux qui faisait la quête en chantant et s’accompagnant de sa guitare. Geneviève vint mettre un billet dans la sébile. L’autre arrêta de chanter et murmura : « On t’attend. Viens avec nous. » Elle avait une voix d’une douceur extrême et dans ses yeux très noirs une flamme brillait. « Qu’est devenu Emmanuel ? » demanda Geneviève. « Où est-il ? Où est-il ? ». Dans les yeux aussitôt la flamme s’éteignit. C’était comme un rideau qu’on baisse… « On t’aime. Viens avec nous. » dit-elle encore, par deux fois, de sa voix douce. Mais dans le même temps, l’étrange créature ramassait la sébile et s’en allait. Par-dessus sa longue jupe, flottait une cape et Geneviève la vit se faufiler preste et sinueuse dans la foule, puis disparaître. Il eût fallu courir pour la rattraper. Il eût fallu avoir le réflexe adéquat… Il y avait trois ans de cela… Depuis, elle n’avait plus eu aucune piste.

Trop de souffrance émanait de ces lignes. Cela n’avait plus rien du jeu léger que je m’étais promis. Ce n’était même pas poétique. Je décidai d’en finir et donnai rendez-vous à Geneviève dans un petit café à la mode.Il faisait un temps superbe. Tandis qu’installé à la terrasse du bistrot, j’attendais - j’étais arrivé en avance - une moto arrivant à toute allure heurta une femme qui traversait la rue. La moto ne s’arrêta pas et eut tôt fait de disparaître. La femme avait littéralement volé dans les airs puis, de façon quasi miraculeuse, était retombée assise sur le sol. Aussitôt la foule s’agglutina autour d’elle.

Quand, pour la seconde fois, j’ai quitté les « Enfants du Ciel », Ouranos m’avait lancé, comme une menace ou une malédiction : « Fais attention aux motocyclettes ! »… Ceci était donc bien plus qu’un signe. Revoir Geneviève serait un tort. Comme elle arrivait de l’autre côté de la rue, elle me vit de loin, s’arrêta comme statufiée puis me fit un grand geste du bras. L’ambulance déboula, pin pon, pin pon, nous masqua l’un à l’autre assez longtemps pour que je puisse m’esquiver…

Elle ne me retrouvera jamais. C’est mieux ainsi. D’ailleurs ais-je encore quelque chose de cet Emmanuel qu’elle a aimé ? Mon cœur est dur et froid comme la pierre.

Elle aura cru avoir rêvé, voilà tout…

11:06 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (13) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

1
aoû

Un choli petit moment

Je l’ai tellement attendu, et vous le savez. Je n’espérais plus. Ou presque. Depuis si longtemps que j’en rêvais, que je fantasmais, que je faisais tout pour qu’il revienne dans ma vie. J’ai prié, j’ai crié, j’ai supplié. J’ai tout fait. J’étouffais.

Et voilà. Enfin. Je plane, je surfe, je vole, je vogue. Ma vie est rose, ma vie est pleine de papillons, ma vie est belle, ma vie est merveilleuse, ma vie est fabuleuse, ma vie est intense, ma vie est extraordinaire, ma vie est pleine de soleil. Voilà. Pleine de soleil.

Parce que l’été est là. Enfin. Le voilà.

Alors, vous me pardonnerez, mais je persiste et signe dans mon infertilité. Pas de long billet ce jour, j’ai profité à fond de lui. Tant que j’ai pu. A m’en rendre malade.

Ce matin, le soleil avait bel et bien rendez-vous avec la lune (et non avec moi comme dans un des billets qui précèdent).

A ma droite, ma Meuse, à ma gauche, ma Citadelle (j’aime m’approprier les beautés de ma ville, je sais, c’est égoïste). Derrière moi, me chauffant déjà le dos, l’astre tant attendu. En face, la lune, éclairée. Ronde. Magnifique.

Peut-on espérer plus joli spectacle pour commencer une journée ?

Bien sûr que oui, on peut espérer les chutes du Niagara, le Connemara, Le désert de Namibie, l’Amazonie et ses paresseux (et ses mygales, rien n’est parfait). On peut tout espérer.

Mais moi, j’aime savourer ce que j’ai à portée de regard. A portée de main, presque. Et surtout à portée de pieds, m’évitant de monter dans le grand zoizeau de métal.

Et j’ai savouré. C’est ce qui fait que ma piètre et modeste existence vaut la peine d’être vécue. Un soleil, une lune, de l’eau, de la végétation. Un spectacle parfait.

Ensuite, je suis partie bosser. Rien n’est jamais parfait, décidément.

Photo de www.bia-bouquet.com, avec l’autorisation du talentueux Christian (si vous êtes de Namur ou du monde, à découvrir impérativement)citadelle

23:00 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

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jui

Le soleil a rendez-vous avec… moi (et non la lune qui n’est pas là)

Je suis rentrée chez moi, avec la ferme intention de vous écrire un petit truc, juste après avoir ingurgité un reste de pâtes poilues.

Et puis j’ai vu ma terrasse. Baignée de lumière. Gorgée de soleil.

J’ai la chance folle de bénéficier du soleil, en été, de onze heures au coucher du soleil. Un bonheur. Je n’insisterai cependant pas trop, pour ne pas dégoûter ceusses qui vivent sous velux, dans des caves, sous tente, dans des tours air conditionnées ou chez leurs parents. Mais ma terrasse, c’est mon petit coin de paradis à moi rien qu’à moi tout à moi.

Alors, entre billet et bain de soleil quasi nocturne, je n’ai fait ni une ni deux. Le choix fut vite fait. Très vite.

C’est ici, chers lecteurs, que vous réaliserez l’attachement que je vous porte : je l’avoue, shame on me, j’ai préféré la douceur du soleil à la pâleur de mon écran plat et à la rigueur de mon clavier. J’ai préféré ses caresses à vos commentaires. Traitez-moi, d’ingrate, traitez-moi d’égoïste.

Et je serai donc improductive ce soir. Totalement infertile.

Parce qu’il fait encore si doux… que j’y retourne, na.

« Ô soleil, écoute moi, ne t’en va pas, soleil, reste avec moi… » (Michel Fugain, enfin je crois).

Une photo de l’éclipse totale du 11 août 1999, empruntée sur ce site. Cette date restera mémorable pour moi, j’ai passé une journée extraordinaire, promis je vous la raconterai… un autre jour.eclipse

20:22 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |