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aoû

Les perdants du concours de nouvelles – épisode 6

femmes d'auj
Aujourd’hui, je vous présente la nouvelle de Fanny Charpentier, que vous pourrez mieux découvrir sur http://emmastuyts.skynetblogs.be

Malgré Delphine

J’ai roulé jusqu’au restaurant, je me suis garé et je suis resté un moment au volant pour réfléchir. L’intention était sincère mais la boule au fond de ma gorge, mes yeux rougis par les larmes, mes mains tremblantes, ma tête si lourde, tout cela m’empêchait d’ordonner mes pensées et d’y voir clair.

J’ai allumé une clope, sans m’en rendre vraiment compte. Mes doigts, soudain agiles, joyeux d’être à nouveau capables de quelque chose, agissaient seuls. C’était mieux ainsi, parce que je n’aurais de toute façon pas su quoi leur ordonner. Paquet, filtre, briquet. Odeur âcre qui accentuait ma migraine, légère brûlure de la bouche et de la gorge, qui me faisait tousser, et qui bientôt s’éteindrait entre pouce, index et majeur, laissant une marque jaunâtre.

Je n’avais jamais aimé fumer mais ce ballet immuable m’avait longtemps permis de trouver un dérivatif au stress, surtout lors des coups de feu en cuisine. Aujourd’hui, cela ne servait à rien. Pire, au lieu de m’aider à rester concentré sur la façon d’ôter les aiguilles que j’avais plantées dans le cœur, la clope me faisait divaguer. Je pensais que j’aurais dû arrêter d’avaler nicotine, goudrons, ammoniaque et même polonium, ce truc radioactif qui avait tué un espion russe quelques jours auparavant ; alors qu’il était évident que je ne pouvais pas vivre avec ces aiguilles qui me brûlaient la chair et que mourir semblait un choix plus que raisonnable, évident, logique.

J’avalais ma sèche en grandes goulées, tout en envisageant de bouffer ma farde de Malboro pour obtenir plus vite ma dose de polonium, quand mon regard a croisé l’intérieur des cuisines. Catherine, ma commis, s’y activait déjà, lavant, séchant, épluchant, coupant des dizaines de légumes, fruits, viandes, poissons, qui finiraient par s’assembler en menus prestigieux pour le lunch d’hommes affaires au goût éthéré. Vu l’état du plan de travail, il devait déjà être tard et j’aurais dû la rejoindre depuis longtemps. Mais c’était au-dessus de mes forces. Le cours normal de mon existence, ce n’était désormais plus les cuisines d’un grand restaurant, mais rester là où la vie me posait, à moitié hébété, à attendre une solution à l’absence de Delphine.

Depuis combien de temps étais-je dans cette voiture ? Cinq minutes ? Une heure ? La petite brûlure entre mon index et mon majeur m’a sorti de ma torpeur. J’ai jeté le mégot par le carreau et j’ai constaté qu’il pleuvait. Une grosse averse, avec des gouttes s’écrasant en petits bouillons sur le pare-brise, du vent qui soufflait fort et faisait trembler la voiture. Le restaurant paraissait se diluer dans cette apocalypse. C’était très clair : les éléments s’alliaient pour me souffler la solution. Un temps de fin du monde : un beau jour pour en finir avec Romain Duhaut.

Paquet, filtre, briquet. A nouveau. En attendant de trouver comment m’achever d’un coup. Soudain, au cœur de l’orage, le tonnerre des mots de Delphine : « Pour penser à ce genre de conneries, il faut vraiment croire que tu ne t’aimes pas » !

Elle lisait avec assiduité les pages psycho des magazines féminins et n’aimait pas que je parle à la légère. « Chaque phrase révèle un désir profond ! » Je haussais les épaules et lui disais que c’était peintre qu’elle était, pas thérapeute. Mais Delphine ne renonçait pas : son regard me fusillait, son iris se durcissait et le bleu qui y habitait devenait métal. Il grinçait : « Tu es un vrai con », mais aussitôt après il ajoutait « si mignon » et il reprenait ses allures paisibles de lac endormi. Je ne me méfiais pas.

Je l’attrapais par la taille, la serrais dans mes bras, lui murmurais au creux de l’oreille qu’elle avait bien de la chance que je ne m’aime pas. Grâce à ce phénomène curieux, elle disposait de tout mon cœur. L’entièreté d’un petit cœur d’homme pour elle, pas une once qui soit consacrée à quelqu’un d’autre, pas un millimètre carré qui doive être partagé. Delphine riait et je pensais que tout était arrangé. Mais c’était mon souffle dans son cou qui la chatouillait et lui donnait une excuse pour me repousser.

Comment faire pour vivre sans elle ? A la radio, Renaud martelait d’une voix éraillée qu’il faut aimer la vie même sans mistrals gagnants. Pourquoi pas, ces bonbons-là, je ne savais pas trop le goût que ça avait, alors d’accord pour les laisser de côté et avancer quand même. Mais Renaud ne disait pas l’essentiel : s’il fallait aimer la vie malgré l’absence de Delphine, le fait que son rire ait été faux, qu’elle mentait quand elle me disait « Oui, oui, je t’aimerais toujours », qu’elle ait pris tant de place pour finalement ne pas savoir quoi en faire.

Et puis, s’il fallait l’aimer quand même cette vie, comment s’y prendre ? Comment retrouver le sens des pas, l’idée de les aligner les uns devant les autres ? Et puis tous ces efforts, pour aller où, pour faire quoi ? Je ne voyais qu’un chemin : retourner vers elle, lui donner à nouveau mon cœur. Même si cela signifiait aussi qu’un jour ou l’autre je devrais le ramasser dans le caniveau, meurtri, plein de ces petites entailles que seules les lames de rasoir effilées qui brillent parfois dans les yeux de Delphine peuvent donner. Et tout mon corps disait : « Non, désolé, je ne prends pas le risque. Regarde où ça nous mène ce genre de balade ».

Mon portable a vibré, quelque part près du trou béant qui avait un jour abrité mon cœur, et tout en moi a espéré que ce soit elle. Mes doigts tremblaient à nouveau, ils n’avaient plus cette belle assurance d’allumeurs de cigarettes. Fébriles, ils se perdaient dans les plis de ma veste, n’arrivaient pas à saisir le minuscule Nokia, soudain plus lisse qu’une anguille. C’était comme s’ils repoussaient le moment de vérité pour me laisser un peu de répit, une parenthèse enchantée, où tout serait comme avant.

Comme avant, j’allais faire mon tour de salle, tout devait être impeccable, surtout dans la présentation des assiettes, puisque aujourd’hui, les gens mangent essentiellement avec les yeux. Je me devais de diriger mon équipe de main de maître et pour prouver à tous que j’en étais capable, je houspillerais Catherine pour une carotte mal coupée. Delphine m’enverrait un SMS où elle me dirait « Nourris aussi les âmes » ou une de ces phrases que je ne comprenais jamais vraiment, mais qui me faisait sourire et me rendait heureux. Il y avait quelqu’un sur cette terre qui pensait à moi et cette personne était la plus belle fille du monde, cheveux roux, sourire de madone, peau de pain d’épices, yeux bleus.

Le trou béant battait à tout rompre quand mes doigts présentèrent le portable à mes yeux. Je sentais une tension extrême dans mes tempes, j’arrivais à peine à déglutir. Je voulais savoir et en même temps, je ne voulais pas lire sa pitié en quelques mots « Tu vas bien ? Je m’inquiète, appelle-moi ». Tout ce que je pouvais répondre à ce genre de messages, c’était « Moi, je t’aime et toi, tu m’as quitté » et ça ne nous avançait à rien. Cela agaçait Delphine, je le savais, j’avais retenu ses cours de pseudo psycho : j’accentuais la culpabilité qu’elle ressentait tout en lui refusant la possibilité de me tendre la main.

Rien qu’à l’idée de devoir chercher les lettres qui épelleraient « q u i t t é », j’étais encore plus profondément désespéré. Comme si cela venait d’arriver, comme si j’avais pénétré tout à l’heure, et non il y a déjà plus de six mois, dans l’appartement. Ma mémoire avait gardé très nettement le souvenir la trace blanchâtre sur le mur, l’empreinte de son tableau adoré, le premier qui avait été exposé à New-York. Je voyais la marque du cadre et je savais. Ce n’était pas la peine d’aller plus loin, de fouiller sa penderie ou de chercher si la valise était à sa place. C’était fini, elle était partie, il n’y avait plus personne à qui donner mon cœur.

Mes doigts se sont mis en marche pour chercher à ouvrir le Nokia, désolés mais obstinés. La légère lumière bleutée, qui me donnait la pleine mesure de l’absence du regard de Delphine, me faisait mal aux yeux, sensibles à l’excès depuis qu’ils ne faisaient que pleurer.

« Qu’est-ce que tu fais sur le parking ? Tu viens ? J’attends mon bisou du matin ! ».

J’ai relevé la tête, hagard. Dans ma poitrine, ça frappait fort, mais différemment, comme si l’espoir s’était engouffré dans le trou béant. Rapsat, qui avait pris le relais à la radio, a constaté : « C’est un cœur qui se bat ».

A travers le pare-brise encore couvert d’eau, vers la fenêtre des cuisines, je regardais ce que je croyais connaître, mon petit univers habituel. Tout était encore à moitié dilué par l’orage, mais pour la première fois depuis longtemps, j’ai vu clair.

Les yeux de Catherine sont bruns, doux comme du chocolat.

13:01 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

2
aoû

Les perdantes du concours de nouvelles – épisode 5

femmes d'aujLe chant des sirènes - par Suzanne Valentine Lambert

Ce fut durant le mois d’avril 1996 que je reçus la première lettre de Geneviève Bassano.« Bassano » était, m’écrivait-elle, un nom d’emprunt. Elle l’avait piqué dans un roman d’Eric Holder, « La correspondante ». Un livre à découvrir, disait-elle.

Cette Geneviève-ci répondait à la petite annonce que j’avais fait paraître dans le journal « Le Jour » du 17 mars et voulait savoir si je m’appelais Emmanuel …

Mon annonce était libellée ainsi : « Scorpion ne piquant pas, 38 ans, sujet aux inflammations aigües, cherche personne porteuse du virus de la joliesse pour petits câlins sans grande conséquence ». Elle avait connu quelqu’un du signe zodiacal en question, de cet âge exactement et qui s’exprimait ainsi, de cette façon alambiquée. Ce quelqu’un s’appelait Emmanuel. Etais-je Emmanuel… ?

Rien de plus. Je devais lui répondre – et je lui répondis – poste restante.

« Chère Geneviève,

« Etre ou ne pas être Emmanuel…

« Admettons que je le sois. Vous le connaissez suffisamment pour savoir qu’il ne mettrait pas fin si rapidement à ce plaisant jeu de devinette.

« Admettons que je ne le sois pas. Je n’aurais dès lors aucune envie de voir disparaître ce délicieux nuage de promesses par un trivial aveu de non-conformité.

« Dans un cas comme dans l’autre, s’il doit y avoir au bout du compte plaisir, il n’aurait la chance de devenir bonheur que s’il se trouve obligé de faire, un petit moment, antichambre.

« Et si vous racontiez – au peut-être bien Emmanuel et au peut-être pas Emmanuel du tout – votre histoire telle que vous la voyez et que le premier a sans doute vécue autrement, tandis que la curiosité taraude le second ?« J’attends votre réponse – poste restante aussi bien sûr - avec grande impatience.

« Et je signe :

« Emmanuel ?

Elle me répondit par retour du courrier.

Une vingtaine d’années auparavant, chez des amis communs, elle avait rencontré un jeune homme charmant : Emmanuel semblait ignorer sa joliesse et son charisme pour manifester au contraire le plus attendrissant des doutes sur lui-même. L’époque était bénie. C’était celle de la jeunesse encore, des rencontres et du flirt, du hashish que l’on fume en écoutant les Beatles… On ne parlait pas encore du sida. Emmanuel vivait avec une femme plus âgée que lui, laquelle ne participait jamais à leurs petites soirées, de sorte que Geneviève ne culpabilisa pas lorsqu’un soir il se mit à la draguer. Comme il jouait – fort bien – de la guitare, il lui suffit de fredonner pour elle une chanson des années 60 :

« Elle était si jolie
Que je n’osais l’aimer… ».

Quelle jeune personne un peu mignonne -- et un peu narcissique -- pouvait résister à cela ?

Leur aventure dura deux ans. Ils se voyaient chez elle et de sa vie à lui il ne parlait jamais. Leurs façons réciproques de gagner leur vie n’avaient rien de passionnant. Elle était dactylo dans le Secrétariat d’un important cabinet d’avocat. Lui changeait souvent d’emploi : garçon de courses, pompiste, vendeur, employé d’assurances… Ce n’étaient guère des occupations dont il y avait lieu de disserter longuement. Mais leurs centres d’intérêt se rejoignaient - la lecture, la musique, les arts en général… Ils rêvaient de pays lointains avec enthousiasme. Faute de partir loin, ils faisaient sur les cartes de palpitants voyages… Un jour, elle apprit, par une indiscrétion, qu’il avait quitté sa compagne. Elle ne lui en parla pas parce qu’elle se voulait discrète et aussi pour préserver sa propre liberté. Elle s’en voulut beaucoup par la suite de n’avoir pas été plus habile à ce moment là, de n’avoir pas clairement manifesté plus de dépendance, d’attachement…

Un après-midi, elle le rencontra, par hasard, dans la rue. Il était accompagné d’une jeune fille très mince, jolie, à la chevelure longue et abondante. Tous deux jouaient de la guitare et chantaient, une sébile par terre devant eux recevait l’obole des passants. « Je m’arrêtai là, foudroyée. », écrivait Geneviève.Je l’imaginais très bien : tapie dans une encoignure, et observant son ami dans un pan de vie à ce point insolite et qui lui était à elle totalement inconnu. Elle resta longtemps à les épier. La foule était telle qu’elle n’eut aucun mal à ne pas se faire voir. Quand enfin ils s’en allèrent, une seule pensée maintint ensemble son être qui tombait en morceaux : il n’avait eu envers la jeune fille aucun geste tendre ou équivoque. Peut-être n’étaient-ils après tout que de bons camarades. Elle se raccrochait à cet espoir comme celui qui, emporté par une tornade, se cramponne à une branche d’arbre. Geneviève se savait mignonne. Mais cette fille-là était plus que belle : elle était rayonnante.

Quand elle revit Emmanuel, elle ne lui posa aucune question. C’était plus adroit pensait-elle. Peu à peu, ils sortirent moins souvent ensemble. Il vint moins souvent chez elle. Elle observait tous ces changements avec angoisse. Quelques mois plus tard, il disparut totalement. Personne ne put ou ne voulut lui dire ce qui lui était survenu. Il était exclu de se rendre à la police : il ne lui aurait pas pardonné de l’avoir fait rechercher.

Elle avait une adresse. Ce n’était pas lui qui la lui avait donnée, aussi ne s’y était-elle jamais rendue. Elle y alla. C’était une ancienne maison bourgeoise que l’on avait aménagée en plusieurs appartements. Les noms sur les sonnettes n’évoquèrent rien pour elle. Elle interrogea l’épicier du coin. Oui, un jeune homme blond, d’une vingtaine d’années, avait habité le quartier, oui on le voyait souvent une guitare à la main, mais c’était il y a longtemps. Il habitait avec une petite dame, bien mignonne, attendez… Madame Ledoyen semblait-il. Ah une gentille personne, pour sûr… Effectivement, c’est très gentiment que Monique Ledoyen la fit entrer chez elle. Emmanuel était parti depuis plus de huit mois déjà et ne lui avait plus jamais donné signe de vie. « De toutes façons, il y avait longtemps que nous menions chacun notre barque sans plus trop savoir ce que bricolait l’autre… Vous vous appelez Geneviève, c’est ça ? Il m’a parlé de vous, quelquefois… »

Les années passèrent et Geneviève ne parvenait pas à tourner la page. Elle se bornait à nouer de temps à autres des relations sans grands lendemains. Il lui arrivait de faire la nuit des rêves où Emmanuel se trouvait en compagnie de la fille aux longs cheveux. La souffrance qu’elle éprouvait de cette vision était telle qu’elle se réveillait en pleurant.

Elle venait d’avoir trente-trois ans – douze années s’étaient écoulées – quand, au cours d’une réception, elle rencontra un personnage haut en couleurs, un agent immobilier, qui ne tarissait pas d’anecdotes sur ses clients. La dernière histoire en date lui paraissait particulièrement « croustillante » : un jeune gaillard, la trentaine, avait loué un meublé depuis quelques mois. Signe distinctif : il jouait de la guitare. Or, tout récemment, la propriétaire était venue à l’agence toute excitée. Le jeune homme en question s’était littéralement évaporé. L’appartement était ouvert, et l’on avait retrouvé la clef de la porte d’entrée sur le sol du corridor du rez de chaussée. Tous ses vêtements se trouvaient là et – ce qui était tout à fait troublant – un gros trench coat d’hiver traînait sur le sol. Or on était en février et la température extérieure avoisinait zéro degré. Sur la table basse, des verres de bière encore à moitié pleins semblaient indiquer que plusieurs personnes avaient été en présence et que le départ fut soudain. Ce garçon ne se prénommait-il pas Emmanuel, avait demandé Geneviève. Le narrateur se montra très surpris et répondit par l’affirmative.

A quelques jours d’intervalle, elle vit dans une rue la jeune femme aux longs cheveux qui faisait la quête en chantant et s’accompagnant de sa guitare. Geneviève vint mettre un billet dans la sébile. L’autre arrêta de chanter et murmura : « On t’attend. Viens avec nous. » Elle avait une voix d’une douceur extrême et dans ses yeux très noirs une flamme brillait. « Qu’est devenu Emmanuel ? » demanda Geneviève. « Où est-il ? Où est-il ? ». Dans les yeux aussitôt la flamme s’éteignit. C’était comme un rideau qu’on baisse… « On t’aime. Viens avec nous. » dit-elle encore, par deux fois, de sa voix douce. Mais dans le même temps, l’étrange créature ramassait la sébile et s’en allait. Par-dessus sa longue jupe, flottait une cape et Geneviève la vit se faufiler preste et sinueuse dans la foule, puis disparaître. Il eût fallu courir pour la rattraper. Il eût fallu avoir le réflexe adéquat… Il y avait trois ans de cela… Depuis, elle n’avait plus eu aucune piste.

Trop de souffrance émanait de ces lignes. Cela n’avait plus rien du jeu léger que je m’étais promis. Ce n’était même pas poétique. Je décidai d’en finir et donnai rendez-vous à Geneviève dans un petit café à la mode.Il faisait un temps superbe. Tandis qu’installé à la terrasse du bistrot, j’attendais - j’étais arrivé en avance - une moto arrivant à toute allure heurta une femme qui traversait la rue. La moto ne s’arrêta pas et eut tôt fait de disparaître. La femme avait littéralement volé dans les airs puis, de façon quasi miraculeuse, était retombée assise sur le sol. Aussitôt la foule s’agglutina autour d’elle.

Quand, pour la seconde fois, j’ai quitté les « Enfants du Ciel », Ouranos m’avait lancé, comme une menace ou une malédiction : « Fais attention aux motocyclettes ! »… Ceci était donc bien plus qu’un signe. Revoir Geneviève serait un tort. Comme elle arrivait de l’autre côté de la rue, elle me vit de loin, s’arrêta comme statufiée puis me fit un grand geste du bras. L’ambulance déboula, pin pon, pin pon, nous masqua l’un à l’autre assez longtemps pour que je puisse m’esquiver…

Elle ne me retrouvera jamais. C’est mieux ainsi. D’ailleurs ais-je encore quelque chose de cet Emmanuel qu’elle a aimé ? Mon cœur est dur et froid comme la pierre.

Elle aura cru avoir rêvé, voilà tout…

11:06 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (13) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

1
aoû

Un choli petit moment

Je l’ai tellement attendu, et vous le savez. Je n’espérais plus. Ou presque. Depuis si longtemps que j’en rêvais, que je fantasmais, que je faisais tout pour qu’il revienne dans ma vie. J’ai prié, j’ai crié, j’ai supplié. J’ai tout fait. J’étouffais.

Et voilà. Enfin. Je plane, je surfe, je vole, je vogue. Ma vie est rose, ma vie est pleine de papillons, ma vie est belle, ma vie est merveilleuse, ma vie est fabuleuse, ma vie est intense, ma vie est extraordinaire, ma vie est pleine de soleil. Voilà. Pleine de soleil.

Parce que l’été est là. Enfin. Le voilà.

Alors, vous me pardonnerez, mais je persiste et signe dans mon infertilité. Pas de long billet ce jour, j’ai profité à fond de lui. Tant que j’ai pu. A m’en rendre malade.

Ce matin, le soleil avait bel et bien rendez-vous avec la lune (et non avec moi comme dans un des billets qui précèdent).

A ma droite, ma Meuse, à ma gauche, ma Citadelle (j’aime m’approprier les beautés de ma ville, je sais, c’est égoïste). Derrière moi, me chauffant déjà le dos, l’astre tant attendu. En face, la lune, éclairée. Ronde. Magnifique.

Peut-on espérer plus joli spectacle pour commencer une journée ?

Bien sûr que oui, on peut espérer les chutes du Niagara, le Connemara, Le désert de Namibie, l’Amazonie et ses paresseux (et ses mygales, rien n’est parfait). On peut tout espérer.

Mais moi, j’aime savourer ce que j’ai à portée de regard. A portée de main, presque. Et surtout à portée de pieds, m’évitant de monter dans le grand zoizeau de métal.

Et j’ai savouré. C’est ce qui fait que ma piètre et modeste existence vaut la peine d’être vécue. Un soleil, une lune, de l’eau, de la végétation. Un spectacle parfait.

Ensuite, je suis partie bosser. Rien n’est jamais parfait, décidément.

Photo de www.bia-bouquet.com, avec l’autorisation du talentueux Christian (si vous êtes de Namur ou du monde, à découvrir impérativement)citadelle

23:00 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

31
jui

Le soleil a rendez-vous avec… moi (et non la lune qui n’est pas là)

Je suis rentrée chez moi, avec la ferme intention de vous écrire un petit truc, juste après avoir ingurgité un reste de pâtes poilues.

Et puis j’ai vu ma terrasse. Baignée de lumière. Gorgée de soleil.

J’ai la chance folle de bénéficier du soleil, en été, de onze heures au coucher du soleil. Un bonheur. Je n’insisterai cependant pas trop, pour ne pas dégoûter ceusses qui vivent sous velux, dans des caves, sous tente, dans des tours air conditionnées ou chez leurs parents. Mais ma terrasse, c’est mon petit coin de paradis à moi rien qu’à moi tout à moi.

Alors, entre billet et bain de soleil quasi nocturne, je n’ai fait ni une ni deux. Le choix fut vite fait. Très vite.

C’est ici, chers lecteurs, que vous réaliserez l’attachement que je vous porte : je l’avoue, shame on me, j’ai préféré la douceur du soleil à la pâleur de mon écran plat et à la rigueur de mon clavier. J’ai préféré ses caresses à vos commentaires. Traitez-moi, d’ingrate, traitez-moi d’égoïste.

Et je serai donc improductive ce soir. Totalement infertile.

Parce qu’il fait encore si doux… que j’y retourne, na.

« Ô soleil, écoute moi, ne t’en va pas, soleil, reste avec moi… » (Michel Fugain, enfin je crois).

Une photo de l’éclipse totale du 11 août 1999, empruntée sur ce site. Cette date restera mémorable pour moi, j’ai passé une journée extraordinaire, promis je vous la raconterai… un autre jour.eclipse

20:22 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

26
jui

Les perdantes du concours de nouvelles – épisode 4

femmes d'aujNous voici déjà à la moitié des parutions des nouvelles, fichtre que le temps passe vite. Il me manque toujours la huitième, alors à vos boîtes mails si vous n’avez pas été élue grande lauréate de la mort qui tue chez Femmes d’Aujourd’hui…

Ce jeudi, la nouvelle de Rachel Colas, à qui je fais un gros smack virtuel. Rachel a quasi gagné l’an passé, sa nouvelle fut publiée sur le site (tapez Rachel Colas dans Google pour la lire).

Lettres de nulle part

Ce fut durant le mois d’avril 1996 que je reçus la première lettre de Geneviève Bassano. Comment ne pas m’en souvenir ? Ce jour même était maudit. Me lever m’avait coûté beaucoup d’effort et m’habiller avait été un supplice. J’avais tout bonnement décidé de me passer de déjeuner : me trouver dans une pièce où un calendrier mangeait tout le mur principal me coupait l’appétit. J’étais restée toute la première moitié de la matinée dans mon vieux fauteuil les bras ballants sans rien faire. Sans penser. Surtout sans penser. Je ne sais pourquoi, au bout d’un long moment, je me levai et j’ouvris grand la porte d’entrée. Elle était là, sur le seuil, dans son enveloppe virginale balafrée de mon nom et prénom : Anaboss Marie.

L’enveloppe n’était pas fermée et elle ne contenait qu’un feuillet plié en quatre. Au bas de la page, la signature me sauta aux yeux : Geneviève Bassano. Le nom de famille me disait vaguement quelque chose. Le prénom, hormis d’être le même que celui de ma mère, rien. L’écriture était très grande, presque hors norme. Ecrites à la va-vite, quelques phrases décousues : « Je suis auprès de toi. Jamais, je ne t’oublierai. Je serai toujours à tes côtés »

Il n’y avait ni date, ni adresse. Il devait s’agir d’une erreur ou pire d’une blague cruelle. En ce jour d’anniversaire de deuil, je n’avais pas le cœur à rire. Je relus pourtant une deuxième fois.Un message d’amour m’était bel et bien destiné. Contre toute attente, je décidais d’en profiter et me persuadais qu’il s’agissait d’un message de « là-haut » : et s’IL pensait toujours à moi ?

Les jours suivants passèrent longs et déserts. Les rares amis qui me fréquentaient encore m’encourageaient à sortir. Je voyais bien qu’ils se désolaient pour moi. Ils tenaient de longs discours qui parlaient d’avenir. Ils m’exhortaient à bouger : la vie continuait et il ne servait à rien de ressasser le passé. Et surtout, IL ne voudrait pas me voir souffrir ni me morfondre dans mon coin. Ils avaient raison. Tous. Mais moi, je ne voulais vivre que dans le souvenir : j’y avais connu le bonheur. En sortir revenait à le nier.

Il me restait encore deux jours avant de reprendre le travail. J’avais peur. Terriblement peur. Avant l’accident, j’étais de nature enjouée et plutôt franche. Toujours en mouvement. Je ne comprenais pas pourquoi je devais vivre cette épreuve. Quelques jours après notre retour de voyage de noces, nous avions eu cette terrible collision. Si j’en étais sortie indemne, une partie de moi était morte à jamais. Je savais - je n’en avais même pas honte - que c’était plus le désespoir qui m’avait séquestrée à la maison que mes contusions.

J’avais décidé de ne pas me rendre au travail : subir les regards apitoyés ou gênés des autres me paraissait insurmontable.

Ce fut ce jour-là que la deuxième lettre arriva. Toujours la même écriture un peu enfantine. Un même mot écrit sur toute la page : « Ose ». De rage, je la déchirai : qui se permettait de me donner des ordres ? De quel droit s’occupait-on de ma vie ? Et paradoxalement, ce fut par défi que je plongeai dans une nouvelle existence.

Les premiers jours de retour à la vie quotidienne furent épuisants. Je réussis pourtant à garder la tête haute. Je ne m’autorisais à pleurer que le soir à l’abri de tous regards. Je recevais une lettre de Geneviève une fois par semaine. Pendant les pauses déjeuner, je fouillai les annuaires et explorai même le Web. Sans résultat. Cette fille semblait ne pas exister. Pourtant ses lettres venaient toujours au moment où je me sentais au plus mal. Comme un réconfort immérité. Elle paraissait me connaître. Vouloir me soutenir. Tels un message d’espoir venu d’ailleurs, les mots m’ébranlaient. Me soulageaient. M’effrayaient.

La cadence des lettres augmenta lorsque je fis la connaissance de Pierre. Il travaillait pour la même société que moi mais dans le bâtiment voisin. Il me plut tout de suite : grâce à lui, j’avais l’impression de revenir dans le monde des vivants. Avec étonnement, j’entendais les rires fuser de ma gorge. Pourtant, je n’osais m’engager. J’avais peur de trahir la mémoire de mon amour perdu. C’est pourquoi tous les soirs, je m’obligeais à feuilleter notre album photos.

Je recevais désormais une lettre par jour. Toutes m’encourageaient à faire le deuil, à accepter ma douleur. L’écriture était de plus en plus grande, hachée et fébrile. Je commençais à me demander si je n’avais pas affaire à une folle. Je n’osais en parler à quiconque et tout particulièrement à Pierre. Celui-ci était patient avec moi, mais je sentais bien qu’il fallait que je prenne une décision. Par lâcheté, je la remettais toujours au lendemain. Mes amis pensaient que tout allait pour le mieux : Pierre était accepté et la vie avait repris le dessus. Seule, face à moi-même, je savais qu’il n’en était rien.

Pierre m’avait invitée à passer un week-end en sa compagnie. J’avais refusé. D’un air triste, il m’avait quittée sur la promesse de m’attendre tout le week-end et plus s’il le fallait. Je l’ai regardé partir et suis rentrée en pleurant. Je me rendis compte que pour la première fois, je pleurais quelque chose de présent dans ma vie et non plus un souvenir. La douleur n’en fut que plus forte. Je m’endormis sur le canapé et c’est à l’aube que je m’éveillai. Maintenant, je sais que tout bascula à cet instant précis, que le bonheur d’aujourd’hui n’est pas venu à l’improviste. Je me souviendrai toute ma vie de ce moment-là : un rai de lumière caressait la table de la cuisine. On y voyait danser des particules de poussières. Au milieu de la table, une feuille de papier. Sur la pointe des pieds, dans le silence matinal, je m’approchai doucement. J’aurais reconnu entre mille l’écriture...

Un long frisson me transperça. Mes yeux, sans savoir pourquoi, s’emplirent d’eau salée. Entre deux vagues, je déchiffrai un seul et terrible mot : « Adieu » Puis, plus bas : « Tu es prête pour le bonheur. Va le rejoindre. Saisis ta chance. Je serai toujours là pour toi »

Sur la feuille, des gouttes d’eau. Sur mes lèvres, un début de printemps. Ce fut en prenant la lettre que je compris : pendant ces longues nuits où j’errais comme une somnambule, IL était là, à travers moi, au creux de ma main. Et j’ai vu : sur le bout de mes doigts, des taches d’encre...

FIN

09:20 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (19) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |