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Concours de nouvelles Femmes d'aujourd'hui - les "perdants" (3) : Au-delà, une île

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Ce jeudi, découvrez la nouvelle d'Edmée de Xhavée.  Son site.

Quand sa mère avait su qu’elle allait mourir, elles en avaient parlé. D’abord il y avait eu les larmes, beaucoup de larmes. Et puis des suppositions et des rêveries sur cet au-delà d’où, disait-on, on ne revient pas. Elles en parlaient quand elles se voyaient, et elles en parlaient au téléphone. Plus la fin approchait et plus le sujet leur était familier, agréable même. Sa mère reverrait-elle un tel, une telle ? Qui aimerait-elle revoir ? Leurs mains unies comme celles de deux sœurs et chaudes d’amour elles se demandaient : et tous nos chats, idoles tyranniques et bienveillantes, et les chevaux au flanc frémissant, tant aimés, étrillés, bouchonnés en s’emplissant le nez de leur essence …? Et ce petit chien si vilain mais tellement adorable parce qu’on en oubliait la laideur, sera-t-il là ?

Si je peux, je te ferai signe, avait dit sa mère. Elle l’avait promis, avec enthousiasme et détermination, excitée comme une enfant. Elle allait partir en éclaireur dans ce monde tant imaginé mais aux contours incertains, et elle enverrait des messages. Ne sois pas triste, avait-elle dit, il faut bien partir. Mon jardin meurt sur le seuil, la maison porte déjà mon deuil, et le temps qu’il fait ne m’intéresse plus. Ne sois pas triste. Je reste ta  mère, tu restes ma fille.


Triste, bien sûr, elle l’avait quand même été. Désespérée même, le lendemain de l’enterrement. Au point de hurler, de chercher l’ombre de sa mère dans le jardin, de guetter son pas dans l’escalier, de croire sentir son odeur, subtile et discrète comme une pensée fugace, comme un coup de vent sur l’herbe rase. Ecrasée par son inutilité soudaine. Affolée de se sentir seule au monde. Anéantie de ne plus pouvoir téléphoner. Il lui était arrivé de former le numéro malgré tout, rien que pour entendre la sonnerie retentir dans la grande pièce qu’elle savait vide mais encore parcourue, certainement, par sa présence. On ne passe pas toute une vie dans une maison sans s’y attarder, comme une mélodie qui sort d’une voiture qui s’éloigne.

Les mois passaient, et s’il y avait des signes, ils étaient si diaphanes qu’elle n’était sûre de rien. Le chat qui regardait « quelqu’un » avec une curiosité méfiante alors qu’elle ne voyait rien. L’orchidée que sa mère lui avait offerte et qui ployait sous une avalanche inhabituelle de fleurs le jour de son anniversaire. La voix familière qui la sortait du sommeil avec son surnom d’enfance: Poupée ? Où donc était la frontière entre leurs deux mondes ? Pas une seconde elle n’avait associé le mot « néant » avec l’idée de sa mère. Mais, tout comme elle avait cessé de voir les elfes et les fées de son enfance en grandissant, elle n’arrivait pas à voir le monde où sa mère était passée. Elle ne ressentait plus que sa propre singularité, celle d’avoir perdu sa mère, enveloppée qu’elle était dans l’absence, la sienne et celle de sa mère tant aimée. Le relief et les couleurs avaient disparu. Le ciel était loin, un ciel de tous les jours. Le soleil agressait sa vue. Les papillons n’étaient plus que des ailes en mouvement. Les sons alentours l’irritaient, la dérangeaient dans sa  nouvelle identité. L’existence n’avait plus qu’un jour à la fois. Un autre lendemain. Comme on se remplit les poumons d’air en émergeant de l’eau, elle cherchait parfois à retrouver l’univers d’avant, ouvrant brièvement le vieux poudrier de nacre de sa mère qui libérait alors une bouffée nostalgique et familière. Mais un sanglot montait dans son cœur quand l’odeur s’évanouissait. Et puis elle se souvint…

C’est dans une île au-delà des limites de mon monde que tu m’attends, ma maman chérie, ma femme-pirate, ma sauvageonne rêveuse…


Elle se souvint de tous ces départs sans au-revoir, de cette capacité que sa mère avait de « partir », de franchir une frontière invisible et de se trouver ailleurs, sur une île rien qu’à elle.

Petite, avait-elle raconté, elle aimait se prendre pour Tarzanette. Dans les murs de sa chambre ou à l’abri des haies du jardin elle se transposait dans une jungle dense et sombre, éclaircie par de tranchants rayons de soleil poudreux, où retentissaient des cris parfois aigus, ou bien modelés et enchanteurs. Entourée de ses singes imaginaires elle recevait les honneurs de peuplades rieuses et fidèles qui la protégeaient et la vénéraient, décorant son cou pâle de colliers de fleurs et coquillages. Elle descendait des rivières bouillonnantes dans une pirogue sculptée et décorée de plumes multicolores, le tumulte des eaux couvert par les chants millénaires des pagayeurs.

Elle avait connu bien des métamorphoses, son île. Parfois elle avait ressemblé à un vieux transat rayé et décoloré sur lequel elle s’isolait au milieu de la pelouse piquetée de fleurs de trèfle et petites marguerites, mer verte et paisible des jours d’été sous ses pieds chaussés de sandales blanches. Au large du monde, loin de cette vie dirigée par les anciens et rigides principes de la vie de province, elle en vivait mille autres au fil des pages de son livre. En fin d’après-midi elle resurgissait, quelque peu étonnée de retrouver son existence là où elle l’avait laissée après ces amours qui s’étaient déposés dans son cœur, ces voyages qui avaient baisé ses yeux de leurs paysages emplis de bonheur, et elle demandait en baillant : « J’ai bien envie de faire des crêpes ce soir, ça vous dit ? »

Elle fut aussi cet endroit où elle quittait sans avertir ces repas silencieux qu’elle partageait avec ses enfants. Tandis qu’ils se faisaient des grimaces et retenaient leurs rires, elle était allongée dans le sable pailleté d’or, mastiquant un morceau de côtelette de porc à la crème qui sur l’île goûtait la mangue et le curry. A mille lieues des gloussements de ses enfants devant sa mine soudain alanguie, elle présidait à un festin digne du Royaume de Saba, servi au ras de frises de gouttelettes chuchotantes, alors que la plage retentissait du galop d’une horde de chevaux sauvages au museau tendre. Le soir les arômes les plus divins venaient adoucir son souffle, et un chat aux yeux de turquoise dormait contre son sein.


C’est donc  là que tu es partie pour ne plus en revenir, dans ton paradis de paix, de clarté, de sons limpides. Dans notre dernier baiser, tu m’en as donné la carte, mais les larmes m’en empêchaient la lecture…

Elle se mit alors à rejoindre sa mère sur l’île.

Les yeux clos, elle franchissait cette frontière entre elles deux. Elles s’asseyaient face à l’eau qui frémissait et scintillait sous le soleil aussi bien que sous la lune. Et alors elles entamaient la longue litanie des « tu te souviens de la fois où…? » Attendries ou en proie à l’hilarité, elles n’avaient pas d’âge et vivaient dans le même moment.

La douce brise faisait luire l’herbe de la pelouse, petites lames ondulant dans la lumière. Le massif de rosiers Madame de Beauharnais vibrait de ses senteurs. Et lorsqu’elle s’installait au jardin un livre sur les genoux, sa mère était là, presque tangible, et le « que c’est beau » résonnait à deux voix dans ses pensées.


Et il apparut alors qu’ayant ouvert la porte dans un sens, sa mère pouvait l’ouvrir dans l’autre sens. Ajoute du sel, ça ne va rien goûter ! Pourquoi ne regardes-tu pas ce vieux film, j’adorais cet acteur… Tu me ressembles avec cette jupe ! Tu ne sors pas le chien ? Mais il doit sortir, le pauvre ! Et tes plantes, tu les oublies ? Oh, as-tu gardé ma recette de bouilli aux pruneaux ? Et si tu faisais de la soupe au gruau ce soir, tu l’aimais tant quand tu étais petite ? N’oublie pas d’écrire à ta tante, c’est ma dernière cousine de cette génération ! Mais n’est-ce pas Paolo Conte que tu écoutes là ? J’aime tant ce morceau de saxo !

Le monde était à nouveau confortable, on pouvait y rire et s’y trouver bien, y faire des projets. Le ciel avait des teintes vieux rose et gris les soirs après la pluie, les buddleias offraient leurs grappes à l’odeur sucrée aux papillons et aux bourdons, les chiens semblaient sourire. Les rires des enfants dans les jardins avoisinants avaient le son d’une fontaine désaltérante. Elle riait à sa vie, jamais plus seule ni perdue. Elle n’avait pas perdu sa mère, elle était juste en avant, toujours avec elle mais autrement.

06:00 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

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Pour rester dans la chanson

Une new version de "j'aime la vie" qui m'est envoyée par Mostek... ôde à la Wallonie et surtout à Durbuy, jolie petite ville belge que j'irais bien revisiter prochainement tiens...
 
(enfin ça sera en ligne quand Skynet arrêtera ses conneries dénommées "progrès") 
 

09:19 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

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Concours de nouvelles Femmes d'aujourd'hui - les "perdants" (2) : IL CAPRICCIO DELLA FONTANA

femmesauj

Découvrez ce jeudi la nouvelle de Micheline.

http://homeusers.brutele.be/bolandecrits/

http://micheline-ecrit.blogspot.com/

Je venais d'avoir quarante ans. Pour moi, cette année-là devait marquer une étape particulière dans ma vie. C'était l'année de mon divorce, l'année de la perte de l'emploi de secrétaire que j'occupais depuis près de dix-huit ans, mais aussi l'année de mon héritage après le décès de mon parrain.

J'avais plongé. Je tentais de refaire surface. J'avais acheté un studio en ville, je ne vivais plus que grâce aux paradis artificiels offerts par la télévision, Internet, le cinéma et la lecture des offres d'emploi. Je répondais sans succès à des petites annonces. Autant de lettres, autant de refus. Pour me remonter le moral, je fréquentais régulièrement un petit restaurant italien près de chez moi. La savoureuse cuisine qu'on y servait me mettait du baume au cœur, comme le chocolat quand j'étais gamine.

Le restaurant s'appelait "Il capriccio di Paolo". Et des caprices, il en faisait, Paolo ! Il ouvrait quand bon lui semblait, il installait ses clients là où il l'avait décidé, il tutoyait tout le monde, il refusait une table aux gens qui ne lui plaisaient pas. Comme je venais seule, il m'installait souvent au fond de la salle, dans une sorte de recoin. Avec en face de moi, un poster de la fontaine de Trevi à Rome.

Un midi, en attendant mon spaghetti alla carbonara, j'avais commandé un Campari orange. Je savourais mon apéritif en jetant un coup d'œil sur le poster. Dehors, il y avait tout au plus quinze degrés mais là, soudain, sous le ciel azuré de Rome, j'avais chaud. Les pierres, l'eau, l'air étaient tièdes et doux. Dans l'eau claire et transparente, l'azur du ciel faisait des vagues. J'entendais les rumeurs de conversations, la musique d'un ruissellement continu, comme celui d'une cascade. Je sentais des parfums opulents, des fragrances d'origan, de basilic, de fleurs. Un patchwork de senteurs et ce bleu du ciel, lisse, somptueux. J'étais en sueur, j'avais la gorge sèche. Pareille à une touriste assoiffée, je n'avais qu'une envie, tremper mon mouchoir dans l'eau et le passer sur mon front. Mon attitude devait avoir quelque chose de bizarre car Paolo s'est approché de moi.

- Hé, ne t'endors pas. Ça arrive bientôt…

J'ai regardé Paolo, il était tout auréolé de lumière, ses yeux bruns avaient des reflets dorés. J'ai bu une gorgée. J'étais là dans le restaurant où il n'y avait que deux tables occupées, où les nappes vertes et les serviettes rouges ou blanches me ramenaient au ras de ma réalité.

J'ai achevé mon apéritif, j'ai mangé mon spaghetti, bu mon quart d'eau minérale. J'étais sans emploi, sans mari. Je me retrouvais quasiment sans liens sociaux. Il y a peu, j'avais hérité d'une coquette somme. Pourtant, on aurait dit que mes malheurs avaient éloigné tous mes amis et mes relations. Les seules attentions qu'on me manifestait encore venaient de Paolo, de mon libraire, d'une voisine de palier, d'une vieille cousine et de mon ex-belle-sœur. 

Sur ma table, je rassemblais les mies du pain, j'en faisais des formes géométriques puis, je les balayais de l'index et en reconstituais d'autres. C'est alors que j'ai vu la tache de sauce sur mon pull émeraude. Je suis descendue aux toilettes pour la faire disparaître. C'était la première fois que je visitais les lieux. En fait de robinet, j'ai trouvé une abeille en métal. Il suffisait d'approcher les mains pour que l'eau coule. J'ai tenté d'ôter la tache. En vain. Quand j'ai eu fini de m'escrimer à frotter avec une serviette éponge humidifiée, la tache avait pris la forme d'une abeille.        

Sur le mur, entre les deux lavabos, un sous-verre avec la photo d'une fontaine. Un simple détail. Une main de marbre qui semble pousser une tortue de marbre pour l'aider à se désaltérer. À mon tour, j'ai senti quelque chose qui me poussait. Une sensation de forte pression dans le dos.

Je suis remontée bien décidée à trouver un nouvel emploi, ne serait-ce qu'un temps partiel ou un bref intérim. Jamais, je n'avais éprouvé une telle confiance et une telle détermination depuis mon licenciement.

- Attention, Isabelle, je ferme quelques jours pour cause de travaux !

Pendant trois semaines, j'ai donc été en manque de pizza, raviolis à la ricotta et aux épinards, de tiramisu, de cappuccino ! Je me suis mise au régime salades, pain et fromages. J'ai surfé sur Internet à la recherche d'informations sur Rome. J'ai ainsi découvert des photos des fontaines de Trevi, des Tortues, delle Api, des Quatre Fleuves, de la Barcaccia, de la Trinita dei Monti et bien d'autres.  

J'ai continué à chercher un travail. J'ai déniché un mi-temps de secrétariat. Un boulot à durée indéterminée dans un service social.

La tache sur mon lainage restait ce qu'elle était. Tous mes systèmes D pour l'enlever n'avaient eu aucun effet. J'avais une abeille grise au milieu de la poitrine. Je l'ai porté ainsi parce que je n'allais pas jeter un vêtement dont j'aimais tant la texture. D'ailleurs, on aurait dit que c'était un motif imprimé d'origine.


Les travaux terminés, j'ai repris mes habitudes chez Paolo. Sur les murs, le blanc avait remplacé le jaune. Les nappes étaient devenues blanches, les serviettes or et pourpre. Le poster avec la fontaine de Trevi était toujours face à moi, dans le petit recoin. À présent, il était protégé par une plaque de verre  encadrée par de fines baguettes noires. Sur les tables, il y avait des sous-assiettes transparentes et des bougeoirs. On trouvait des spots un peu partout. C'est dire si l'atmosphère était devenue plus romantique.

Pour la réouverture, j'avais mis mon pull émeraude. Après avoir passé ma commande, je suis descendue aux toilettes. Rien n'avait changé… Le robinet du lavabo avait toujours la même forme. La photo du détail de la fontaine des Tortues était toujours au même endroit. 

Après ma visite au sous-sol, il a suffi d'un Campari pour que je retrouve le ruissellement déchaîné de l'eau, la chaleur, les odeurs. Quand je suis sortie de ma rêverie, un homme avait pris place à la table de droite. Il portait une veste bleue comme un des hommes sur le poster.

J'ai jeté un coup d'œil dans sa direction. Il m'a souri. Je me suis tournée vers lui. En désignant du doigt la fontaine de Trevi, il m'a dit :

- Il faut jeter une piécette dans l'eau. Tourner le dos à la fontaine. Jeter la pièce par-dessus son épaule gauche. On dit aussi qu'il faut boire l'eau à la petite fontaine des amoureux sur la gauche du bassin.

Je me suis prise au jeu. Un vrai comportement d'adolescente. Une réaction rapide. J'ai pris une pièce dans mon sac, j'ai tourné le dos au poster et j'ai lancé mes vingt cents au-dessus de mon épaule gauche. J'ai entendu un bruit sec sur le carrelage. J'avais respecté la tradition…

L'homme a ri. Puis soudain, il s'est tu… Il venait de voir la tache sur mon pull.

- J'ai le même pull, avec la même abeille grise. Savez-vous qu'il y a plus de deux mille fontaines à Rome ?

J'ai souri. Il a fait une pause pendant laquelle il a dessiné avec la pointe de son couteau sur la nappe.
 
- Vous, vous êtes une amoureuse de Rome… 

J'ai hoché la tête parce que je ne voulais pas lui déplaire, parce que j'avais deviné à son accent, à ses chaussures, à son élégance, qu'il était italien. Je ne connaissais presque rien de Rome, je n'y avais jamais mis les pieds. Tout au plus avais-je vu des photos de ses fontaines et de quelques-uns de ses plus beaux sites mais un homme sympathique et italien de surcroît, méritait bien un mensonge…

D'autres clients sont arrivés. Paolo m'a servi mes raviolis. Je les ai mangés de bon appétit. En attendant mon tiramisu, j'ai regardé la fontaine.

- Elle vous rappelle de bons souvenirs n'est-ce pas ?

Je n'ai rien trouvé d'autre à répondre que "oui". Une réponse à la fois si brève et si bouleversée. Ma gorge était nouée, ma réponse devait être teintée de nostalgie. Alors, il s'est levé, s'est approché de ma table, a pris une pochette d'allumettes dans sa poche, il a allumé la bougie dans son bougeoir métallique. L'allumette se consumait, il n'y prenait garde. Elle allait lui brûler les doigts,  lorsqu'il la jeta sur son assiette vide. Un geste tellement sûr qu'on aurait pu penser qu'il lui était habituel.  

- Ce sera plus joli ainsi.

Il s'est rassis. Il a fini son pichet de vin rouge, est allé payer au bar et est parti en m'adressant un signe de la main.

- À plus tard, peut-être…  

J'ai entendu Paolo qui criait : "Ciao Francesco".

Quand il a disparu de ma vue, j'ai levé le regard vers le poster. Quelle coïncidence ! Quelle ressemblance avec un des hommes de la photo !

J'ai terminé mon cappuccino et j'ai remarqué la pochette d'allumettes, avec inscrit en lettres d'or "Francesco e la cicala", oubliée là quand l'allumette avait failli lui brûler les doigts. Je l'ai retournée, j'ai lu l'adresse d'un restaurant de Rome.

J'ai gardé la pochette comme un grigri.

Qui sait, peut-être un jour irai-je à Rome ?

06:00 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

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La pub, ça doit vraiment rapporter gros !

C’est nin possip’ ma bonne Dame.  Alors qu’on propose des pubs Dior à Keira Knightley ou Nicole Kidmann, notre Sandra Kim (prononcez « Kèm ») nationale, après s’être une première fois vautrée dans les frica(n)delles, vante maintenant les mérites de Dash. 

Et « J’aime la vie » revu et corrigé pour l’occasion, chanté par Sandra avec une chorégraphie digne de Kamel Ouali, ça vaut le déplacement.

Lisez plutôt le final : « J’aime j’aime le blanc, ne m’en veuillez pas, c’est plus propre comme ça-a.  Et tant pis si de temps en temps je fais une tache. Woooooohoooooooooo j’ai mon Dash ».

Du grand art, je sais.

Je n’ai pas trouvé le clip sur le net, mais je vous livre celui-ci, par lequel j’ai appris que Sandra avait doublé la boulette Proximus, excusez du peu.

Ah on peut être fier de nos talents locaux, je vous le dis.


Merci à "moi" qui m'a trouvé la vidéo dont question :

11:30 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |

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Concours de nouvelles Femmes d'aujourd'hui - les "perdants" (1) : Les mariés de la Piazza Navona

femmesauj
Comme l'an dernier, je publierai chaque jeudi d'été les nouvelles "perdantes" du concours Femmes d'Aujourd'hui, étant moi-même, of course, une perdante... Première nouvelle proposée par Louis Huwart.  Bonne lecture. 

J’étais amoureux de Rome avant de l’avoir connue. Et ce n’était pas sans raison. Fils unique et docile, issu de parents latinistes à l’excès, il aurait pu m’arriver de croire qu’une louve romaine m’avait un jour allaité. Cette remarque n’intéressera sans doute qu’un disciple de Freud. Il me suffira de préciser ici que la maison familiale regorgeait de livres sur Rome, livres précieux ou discrets, rivalisant d’illustrations éblouissantes qui m’ont charmé dès mon enfance. Et que dire alors des exégèses savantes et passionnées que m’offraient régulièrement mes père et mère sur ce même sujet !

Cette fascination de mes parents était d’une telle intensité que j’ai gardé, jusqu’à maintenant, le souvenir de ce matin du dimanche 4 juin 1944 où Radio Londres annonça que les troupes alliées étaient entrées dans Rome. Quel émoi parmi mes proches !

- J’espère qu’il n’y aura pas de combat ! s’était écrié mon père. Qu’ils n’abîment pas la ville !

- Et pourvu que la piazza Navona soit sauve ! avait précisé ma mère.

Une angoisse intolérable régna dans la maison jusqu’à la soirée. On apprit alors que l’adversaire avait abandonné les lieux. Et Rome ne fut pas détruite. Les circonstances empêchèrent de fêter l’événement comme il l’aurait mérité. Mais les sentiments profonds sont à même de s’exprimer sans apparat.

Dans cette ambiance, pour certains proche de l’idolâtrie, il n’est pas étonnant que le premier voyage qui me fut accordé, à la fin de mes études, comprenait un séjour à Rome. C’était en 1949. J’avais 23 ans. A cette époque, l’Italie s’efforçait encore de se réorganiser et les Papes portaient des noms d’oiseaux, me fit remarquer mon père, qui était du genre mécréant. Il avait ajouté :

- Tu verras. Je suis certain qu’il n’y aura jamais de Pie XIII. Ces Papes sont bien trop superstitieux. Ce chiffre porterait malheur.

Et l’avenir allait lui donner raison.

J’ai passé 7 jours à Rome. Auparavant, j’ai lu et relu une bonne part du contenu romain de notre bibliothèque. Pour éviter un éparpillement néfaste, mon père me conseilla de choisir une époque précise et une discipline.  Comme mes parents avaient toujours marqué une prédilection pour Gian Lorenzo Bernini, ce fut la sculpture baroque qui s’imposa.

Installé à Rome, je n’avais plus qu’à concrétiser ce que les livres m’avaient appris. Et,  dès  le début de ma visite, ce fut un émerveillement. Le syndrome de Stendhal n’était pas encore répertorié en ce temps-là. J’ai pu donc y échapper, malgré l’émotion ressentie.

Le programme de mon voyage avait été parfaitement mis au point. Le premier jour était consacré à une promenade impromptue qui me fit déambuler, en flânant, à travers cette ville chaude et lumineuse. Je ne pus me lasser de ce musée de plein air où se multipliaient les façades de marbre des  églises et tous ces palais couleur ocre, rougis par le soleil sous le bleu profond du ciel.

Mais il fallait en venir au Bernin. Pour rien au monde, je n’aurais renoncé aux recommandations familiales. Le Bernin en était l’élément essentiel, même si mon père ne manquait pas, sur ce sujet, de rappeler le destin tragique de Borromini pour lequel il éprouvait plus que de la sympathie. Mais il fallait faire un choix et Bernini avait mieux géré sa destinée que son rival. Mon père avait ajouté :

- Va voir la façade parfaitement incurvée de San Carlino, et compare-la à Saint-André-au-Quirinal. Tu pourras constater, sur place, la désaffection imposée à Borromini, qui ne manquait pourtant ni de grâce, ni de légèreté et qui a autant révolutionné l’art que Bernini.

Mais Bernini l’emportait. Et j’avais accepté de le rencontrer d’abord à la Galleria Borghese.

- Écoute-moi bien, mon fils. Quand tu te trouveras à la Galleria Borghese, tu prendras d’abord le temps d’admirer la façade avec ses sculptures anciennes, puis tu iras à la Salle des Empereurs, au rez-de-chaussée. Là, tu pourras commencer à analyser des œuvres de Bernini.

J’acquiesçai sans problème à cet itinéraire, parce que je m’étais trouvé en réalité un autre objectif, objectif non avoué et peut-être non avouable. J’étais arrivé à un âge nubile. Et depuis longtemps mes rêves étaient meublés par une illustration où figurait la statue de Pauline Bonaparte, telle que Canova l’avait représentée, c’est-à-dire en Vénus nue et victorieuse. Et cette statue se trouvait à ce même rez-de-chaussée de la Galleria Borghese, mais dans la première salle à droite, la salle 1. Je ne risquais pas de l’oublier.

Et je suis allé à la Galleria Borghese. Et j’ai vu Pauline Bonaparte, épouse Borghese. Que cette femme pouvait être belle ! Elle avait la perfection d’une statue antique. Je l’ai contemplée, j’ai étudié son visage raffiné très longuement avant d’oser la contourner pour admirer la chute de reins troublante avec son drapé que l’on ne pouvait que souhaiter froisser. Cette œuvre  néoclassique de Canova, si parfaite et si paisible, occulta, pour moi, les réalisations tumultueuses de Bernini. Seuls les doigts grossiers de Pluton, appuyés sur les flancs lisses de Proserpine, réussirent à retenir mon attention. Ah, cette Pauline Bonaparte !

Mais il fallait aller ailleurs. L’étape suivante de mon programme n’était pas non plus sans intérêt, selon mon père, malgré les réserves de ma mère. Il s’agissait d’aller voir  “ L’extase de Sainte Thérèse d’Avila ”, autre œuvre de Bernini, cette fois à Sainte Marie de la Victoire. Mon père laïque l’intitulait : “ L’orgasme extatique de Thérèse d’Avila ”. Il voulait ainsi mettre en exergue l’érotisme dissimulé sous le sacré apparent. C’était un sujet débattu depuis longtemps. Je savais qu’Hyppolite Taine s’y attardait déjà dans son “ Voyage en Italie ”.  Et les psychanalystes d’aujourd’hui en débattent encore.

- Je ne pourrai jamais garantir la virginité de cette Thérèse, avançait mon père. Peut-on m’expliquer comment elle a pu écrire ce texte dans son autobiographie. Il récitait alors d’une voix grave cet extrait d’un livre qu’il possédait :

- Thérèse écrit : “ Je voyais un ange, qui tenait à la main un long dard en or, dont l’extrémité en fer portait un peu de feu. Il me semblait qu’il me l’enfonçait jusqu’aux entrailles. En le retirant, on aurait dit que ce fer emportait tout avec lui et me laissait embrasée. La douleur était si vive qu’elle m’arrachait des gémissements. Mais la suavité causée par ce tourment incomparable est si excessive que l’âme ne peut en désirer la fin ”. Et le reste est du même ordre.

Mon père concédait cependant à ma mère que ce débat sur l’érotisation ou non du mysticisme ne serait jamais clos. En plus, il avait une réserve à émettre : Bernini avait théâtralisé l’ensemble de la scène en représentant, dans deux corniches en vis-à-vis, huit notables qui assistaient à l’extase en la commentant à grands renforts de gestes. Et au premier rang de ces notables, figurait bien sûr le commanditaire de l’oeuvre. Ce voyeurisme le gênait.

A proprement parler, je ne fus pas déçu dans cette église. L’intensité dramatique de la composition ne me laissa pas insensible. Bernini y faisait vraiment preuve de la maîtrise de son art, mais les charmes de Pauline Bonaparte continuaient à me paraître plus facilement palpables, pour ne pas dire plus à la portée de la main.

Autre étape obligée de mon séjour à Rome : les fontaines. Je devais me rendre à la piazza Navona et j’ai passé une journée entière sur cette place. L’exubérance expressive de Bernini et de ses énormes colosses nus symbolisant les quatre fleuves des quatre continents me subjuguèrent. Le visage apaisé et mélancolique du Gange, couronné de lauriers, me retint longtemps.

La fontaine du Maure avec son “ éthiopien ” luttant contre un dauphin m’impressionna moins. Je me contentai d’apprécier, là, les divers tritons soufflant dans leur doubles cornes d’abondance.

Quant à la troisième fontaine, située à  l'extrémité nord de la place, avec son bassin maniériste où un Neptune vigoureux lutte contre une pieuvre, elle n’était pas de Bernini, mais je l’ai aimée pour ces néréides séduisantes qui voisinaient avec des chevaux marins montés par des nourrissons joufflus.

Le lendemain de cette journée passée à la piazza Navona, j’ai voulu retrouver certains détails qui m’interpellaient. Et c’est alors au pied de la fontaine de Neptune qu’un miracle se produisit. L’apparition était là devant moi, négligemment assise sur la barre de fer qui entourait la vasque. Je crus, en un instant fulgurant, constater une réincarnation de Pauline Bonapartee. C’était le même visage aux traits réguliers, légèrement languissants, et la même chevelure torsadée, enroulée au-dessus de la nuque. C’était la même pureté de profil jusqu’au menton affiné, avec en plus un teint foncé de méditerranéenne aux yeux sombres et à la coiffure de jais. Et comme Pauline Borghese, elle tenait une pomme à la main. Je ne pus résister. Je m’approchai pour oser dire  à cette jeune personne :

- Buongiorno, Signorina, lei è molto graziosa. Vorrei sposarla.

Elle eut un sourire engageant. J’en conclus que je ne l’avais pas effarouchée. Mais il se passa un long silence avant que je n’entende sa voix me dire sur un ton chantant :

- Scusi, Signore, mais je ne comprends pas l’italien.

Elle s’exprimait en français, mais un français qui me surprenait un peu.

- Ah, mais vous parlez français ! Votre accent m’intrigue. De quel pays venez-vous ?

- Mais vous parlez français, vous aussi ! Moi, je suis canadienne. Je viens de Montréal. Je suis québécoise. Et vous ?

Elle était tout à fait  charmante et j’étais enchanté.

- Vous ne reconnaissez pas mon accent, non plus ?

- Non, j’entends bien que vous ne parlez pas comme moi, mais je ne suis pas experte en la matière.

- Alors je vais reprendre votre réponse. Je suis belge. Je viens de Liège. Je suis wallon.

- Ah !

Manifestement, ma déclaration ne l’éclairait guère.

- Je vous croyais italienne. Vous en avez toutes les apparences, alors que vous venez d’un pays froid, où l’on parle français.

- Monsieur, ce sont  les lois de Mendel.

- Vous connaissez les lois de Mendel  ?

- Mais oui. Je suis biologiste. Et vous  ?

Les présentations s’engageaient.

- Moi, je suis depuis peu ingénieur des Ponts et Chaussées.

- Des ponts déchaussés !

Les accents régionaux peuvent susciter des incompréhensions.

- Non, je voulais dire des ponts et des routes.

- Ah ! Je vous avais mal compris parce que j’habite près d’une église de Carmes déchaussés.

- Des Carmes déchaussés ? Figurez-vous que c’est ce que mon père appelle des va-nu-pieds.

Elle n’a pas très bien compris ma plaisanterie.

- Que fait-il votre père ?

- Il est professeur de latin.

- Tiens ! Ma mère enseigne également le latin. Quelle coïncidence. !

Comme je craignais que cette conversation ne s’égare, je revins  rapidement à l’essentiel :

-  Mais si vous ne connaissez pas l’italien, vous n’avez pas compris ce que je vous ai dit, quand je vous ai abordé.

- Non , je n’ai rien compris.  Qu’avez-vous dit ?

Je retrouvai sans peine mes premiers mots.

- Eh bien, voilà. Je vous disais en italien : “ Bonjour, Mademoiselle. Vous êtes très jolie. Je voudrais vous épouser. ”

Je crois que je devais être écarlate. Elle baissa les yeux. Il s’installa un autre silence qui me parut sans fin. Face à moi, une des néréides de la fontaine, la tête penchée, m’observait par-dessous avec un air moqueur. Je poursuivis sur ma lancée.

- Vous vous prénommez peut-être Pauline ?

- Pauline ? Pourquoi Pauline ?

- Je ne sais pas.

J’ajoutai assez lâchement :

- C’est un prénom qui m’est spontanément venu à l’esprit.

- Je ne m’appelle pas Pauline, mais je m’appelle Thérèse.

J’étais soulagé. Je restais bien dans le cadre de mon voyage.

- Et vous ?

- Moi, c’est Antoine.

C’est à ce moment qu’elle se redressa pour agiter la main droite en s’écriant :

- Hou, hou, Maman ! Hou, hou, je suis là !

Je me retournai et je découvris la maman. J’aurais pu croire que je me trouvais dans un monde totalement irréel. La maman avait le visage et la silhouette d’Anna Magnani. Et je venais de voir, peu avant, le film de Rossellini, “ Rome, ville ouverte ”. Ces canadiennes avaient certainement  des ancêtres italiens.

- Maman, Monsieur que voilà y parle français et y voudrait m’épouser.

Elle éclata de rire, mais la maman ne sourit même pas. J’ai dû me soumettre à un regard de foudre volcanique. J’en étais tout ébranlé. Il me fallut dire :

- Votre fille m’a signalé que vous étiez professeur de latin, Madame. Eh bien, mon père et ma mère enseignent, tous deux, le latin, mais en Belgique, à Liège. Et votre fille est tellement jolie.

J’avais trouvé en partie la parade adéquate. Je vis que les yeux noirs m’agréaient. La bouche épaisse s’entrouvrit.

- Vous avez donc appris le latin, Monsieur.

- Ah oui, bien sûr. Mais cela ne m’a pas empêché de choisir la profession d’ingénieur.

J’évitai cette fois de préciser mes “ ponts et chaussées ”. Il me sembla préférable de jouer la carte  de la culture.

- Et non seulement, mes parents m’ont initié très tôt à l’apprentissage du latin, mais ils sont, tous les deux, des amoureux fous de Rome.

Enfin, Anna Magnani me sourit. Je me suis enhardi.

- Nous pourrions, si vous le souhaitez, en parler plus longuement et manger ensemble, ce soir par exemple.

- Ah non, ce soir, ce sera impossible. Nous quittons Rome ce soir. Nous ne pouvons d’ailleurs nous attarder maintenant. Il nous faut rentrer à l’hôtel.

Dans un premier temps, je crus que j’étais importun. mais je ne pus m’empêcher d’insister.

- On peut tout au moins s’échanger nos adresses. Je vous promets que j’écrirai.

Et les adresses respectives se sont échangées. Et j’ai écrit, par après, des lettres régulières et enflammées. Cette Thérèse québécoise prit, pour moi, de plus en plus le visage de Rome. Quelques mois plus tard, je suis allé à Montréal. Et cette amie est venue à Liège, accompagnée de sa mère. Il va sans dire que les parents respectifs s’adorèrent rapidement. Il ne me resta donc plus qu’à épouser Thérèse, sous les auspices du latin et du français, et de Pauline Bonaparte, bien sûr, et de Bernini aussi.

Et toute la famille nous surnomma, pour toujours , “ les mariés de la piazza Navona ”.

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16:46 Écrit par Anaïs dans Anaïs aime la vie | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook | |  Imprimer | | | Pin it! |