13
oct

13/10/2016 : histoires à mourir de vivre 2

En corrigeant mes textes écrits avant mon accident et pour les donner à Rachou qui corrigera les siens puis ça paraitraaaaaaaaaaaaa, j’ai trouvé ce joli texte de moi que je vous offre en avant-première mondiale (dieu que j’avais du talent, quel gachis…) - j'oublie de dire que les droits d'auteurs seront versés à une asbl aidant les personnes handicapées...

« L’intrus - Anaïs Valente

 

Intrus. adjectif et nom. (latin ecclésiastique intrusus, du latin classique introtrudere, introduire de force)

Qui s'est introduit dans un groupe, chez quelqu'un, sans avoir qualité pour y être admis, sans y être invité : elle considère son gendre comme un intrus.

 

(Larousse)

 

Voilà, c’est ça : un intrus.

 

Merci le dico, tu as tout compris : « qui s’est introduit chez quelqu’un sans avoir qualité pour y être admis ».

 

Il n’a pas qualité pour y être admis. Il n’a pas été invité. Je ne l’ai pas invité. Jamais. Alors quoi, on n’est plus chez soi ou quoi ? Y’a de l’abus et faut que j’y remédie.

 

Y remédier.

 

Passque j’ai rien demandé à personne, je vis ma petite vie peinarde, jour après jour, auprès de papa et maman, depuis dix années déjà. C’est pas rien dix ans. Ça fait 3650 journées. 3650 petits-déjeuners. 3650 déjeuners. 3650 dîners. Tout ça à trois. Et encore, sans compter les années bisexjesaispaskwa, bissextiles je crois.

 

3650 journées ensemble. À profiter d’eux, me faire gâter, aimer, câliner, offrir des jouets, des cadeaux, de bons repas. La vie quoi ! La vie à trois. Durant 3650 jours. Passque je le vaux bien, je suis la plus jolie, la plus gracieuse, la plus futée, la plus tout. Je suis leur petite princesse pour la vie. Depuis 3650 jours.

 

Et depuis 3650 nuits aussi. Bon, d’accord, j’ai pas le droit de faire dodo avec eux, mais tout de même, ça compte, autant de nuits. À les entendre si près de moi. Lui qui ronfle. Elle qui râle parce qu’il ronfle. Lui qui se réveille parce qu’elle râle. Elle qui se rendort car il ne ronfle plus, une fois réveillé. Et si ses ronflements persistent, elle qui vient me rejoindre pour finir sa nuit. J’adore ça, quand elle vient me rejoindre, qu’elle me fait des bisous partout, qu’elle me prend dans ses bras, et qu’on s’endort ensemble. Y’a pas d’âge pour se bisouter et se câliner, je vous le dis.

 

Et puis ils ont tout bousillé. Ils ont accueilli l’intrus. Des mois qu’ils en parlaient. Presqu’une année. Neuf mois, à la grosse louche, chuis pas très douée dans les dates. Des mois à gagatiser sur l’arrivée du petiot, du tout petit, du nouveau-né. À regarder des catalogues, à choisir du matos pour l’accueillir, comme s’ils pouvaient pas se contenter de mon vieux matos à moi.

 

Oh, ils me l’ont bien expliqué, pour pas que je sois traumatisée : « nous allons bientôt avoir un tout petit de plus à la maison, il faudra être bien gentille avec lui, il sera fragile, tu pourras le câliner, lui donner des bisous, jouer avec lui, ça va être une nouvelle aventure pour nous tous, on compte sur toi pour bien l’accueillir ».

 

Ben voyons, y’a écrit bécasse sur mon front ou quoi ? Une nouvelle aventure, rien que ça. Un bout d’enfer livré sur un plateau quoi. Comme si j’avais pas conscience de mon statut privilégié d’unique, de seule, de préférée, d’adorée, que dis-je, d’adorationnée, de vénérée, d’aimée, d’élue.

 

Puis patatras, un nouvel élu.

 

Un nouvel intrus.

 

Ils ne m’ont pas laissé le choix. C’est pas comme si que j’avais pu dire « nenni, chuis pas d’accord ».

 

J’ai bien tenté de me mettre en mode « tirage de tronche permanent ». 74 heures, j’ai tenu. Sans un regard vers eux. Refusant toute geste d’affection. Toute approche. J’ai même réussi à bouder mon assiette de bouffe, et croyez-le ce fut dur de chez dur. J’ai tourné la tête, j’ai tourné le dos. Bref, j’ai boudé. 74 heures. C’est long 74 heures. Apparemment pas assez pour leur faire comprendre mon courroux. Puis j’ai craqué. Trop besoin d’amour. Mon estomac aussi a craqué, faut le dire.

 

Mais quand ils ont disparu quelques jours, j’ai su. Que le jour de l’apocalypse se profilait à l’horizon. Au loin, mais si près déjà.

 

Quand la vieille voisine avec son fichu rouge indémodable, car n’ayant jamais été à la mode, est venue voir comment j’allais, avec son air hypocrite de celle qui sait ce qui m’attend, j’ai su. Qu’Armaggedon, c’était pour tout bientôt. Pour demain.

 

Et demain est arrivé. Aujourd’hui. C’est aujourd’hui. Et avec lui, papa, maman, et une petite chose braillarde et gigotant sous une couche de protection.

 

Je m’approche, en mode observation.

 

Moche qu’il est, mais moche, moche, moche. Tout nu de partout, pas un poil sur le caillou. D’une laideur à faire peur même à la vieille sorcière de Blanche-Neige, c’est dire. Bah, ça va peut-être pousser, un jour, sur son caillou ? Ou alors, regain d’espoir fou, il a peut-être une maladie, même qu’il va mourir dans quelques jours. On l’enterrera, on l’oubliera, et la vie reprendra comme avant. Ce serait parfait. On peut rêver.

 

En plus il a l’air d’un con. Même pas cap de se déplacer tout seul. Faut le porter. En fait il sait rien faire tout seul. Car faut aussi le nourrir. Limite s’il faut pas lui torcher le derrière. Où va le monde ! Où va MON monde, surtout. Et il me regarde de ses yeux bovins, espérant sans doute que je m’intéresse à lui. Nan, je ne m’intéresse pas à lui. Je l’aime pô. Je t’aime pô, t’as compris ? Et si je lui filais une torgniole, pour qu’il comprenne vraiment ?

 

J’ai plus le choix.

 

On dit qu’un malheur n’arrive jamais seul, mais dans mon cas, un malheur n’arrivera pas tout seul.

 

Je me dois de mettre fin à ce calvaire. Le sien, d’être tombé dans ma famille, où personne ne le veut (à part papa et maman, mais j’ai aussi mon mot à dire, d’ailleurs il devrait être prioritaire, mon mot à dire). Le mien, de me farcir son arrivée avec toutes les mielleuseries qui s’y joignent.

 

Parce que je vous ai pas dit, mais ça gagatise ferme à la maison. Pire que ferme. Et que je te le prenne à bras. Et que je te le bisouille partout, partout, en poussant de petits cris de joie. Et que je fasse 1732 photos à la minute. Si le ridicule tuait, je serais seule ici, et je me demande si ça ne serait pas mieux.

 

Bon, mettre fin à son calvaire. Pour son bien. Uniquement pour son bien. Et si son bien ne me fait pas de mal, pourquoi s’en priver…

 

Il faut que je le zigouille.

 

Mais comment ?

 

Le faire s’étrangler avec de la nourriture ? Bonne idée. Sauf qu’à l’heure du repas, ils sont là, à le regarder manger comme s’il était Picasso en pleine création artistique. Mauvaise idée.

 

Me coucher dessus pour l’étouffer ? Bonne idée. Mais s’il se débat et se met à hurler, je suis grillée. Surtout qu’il a de la voix, ce petit crapuleux, il hurle comme un goret qu’on égorge. Mauvaise idée.

 

L’égorger ? Comme un goret. Et en faire du boudin. Bonne idée. Encore faut-il que j’aie accès à un couteau. Là c’est pas gagné, papa et maman cachent tout ce qui peut être dangereux. Mauvaise idée.

 

Ecraser une dose massive de somnifères et la lui faire ingurgiter ? Bonne idée. Mais ça se trouve où les somnifères ? Dans la pharmacie de la salle de bains, si haut perchée qu’elle m’est inaccessible. Mauvaise idée.

 

Le kidnapper et le jeter à la Meuse. Bonne idée. Super idée. Parfaite idée. Ils sauront jamais que c’est moi. On ne retrouvera jamais son cadavre. Et ma vie recommencera comme avant. Bonne idée.

 

Il fait noir déjà, ou presque, c’est parfait, je passerai incognito.

 

Je m’approche de lui. Il dort. Ça dort tout le temps, ces petites choses-là, quand ça n’ennuie pas son monde avec ses cris hystériques ou ses mouvements désordonnés. Papa et maman sont occupés à regarder les 1732 photos faites ces dernières soixante minutes. La voie est libre.

 

Je me penche pour le choper et aller le balancer dans l’eau glacée, parce que ça rime et surtout parce que ça me débarrassera de lui.

 

Il ouvre un œil, puis l’autre.

 

Me regarde.

 

Me scrute.

 

Me fait l’œil doux.

 

L’œil de velours.

 

L’œil tendre.

 

L’œil plus trop bovin, mais plutôt câlin.

 

Tout ça au carré, car il en a deux, d’yeux.

 

Et c’est le drame dramatiquement dramatique.

 

Je fonds.

 

Comme un gros loukoum débile que je suis.

Je me liquéfie d’amour pour cette petite chose.

 

Lorsqu’il me miaule un truc tendre, c’en est fait de moi.

 

Je me love contre lui pour réchauffer son petit corps tout sans plein de poils, et je lui léchouille le crâne nu pour le rassurer.

 

Pfff, c’est le début de la galère…

 

Je l’aime.

 

Ce bébé Sphynx. »

 

Histoires_à_mourir_de_vivre_CouvVol2(green) pt .png

Commentaires

Superbement écrit ; j'adore...

Écrit par : Danloy | 15-10-2016 à 13:30:39 Hr

Répondre à ce commentaire

Écrire un commentaire